| Violences des 10-13 ans - de la peur au dialogue |
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Entretien avec Jean-Marie PetitclercLa violence des enfants n'est pas un phénomène nouveau. Ce qui est nouveau c'est que cette violence n'est plus aujourd'hui régulée par la société. Révélateurs de la crise des institutions traditionnellement intégratrices que sont la famille et l'école, les comportements délictueux ne sont pris en compte que lorsqu'ils relèvent de la justice. Les "incivilités" - actes d'irrespect, de dégradation … - demandent pourtant d'autres réactions que l'indifférence, la peur ou les discours agressifs à l'égard des jeunes. Respecter l'enfant c'est l'écouter, l'accompagner dans son parcours vers l'autonomie mais aussi, s'il y a lieu, sanctionner ses écarts.La restauration du dialogue adultes-jeunes et, plus généralement, la reconstruction du lien social, est devenue une urgence en ce début de «Décennie pour une culture de la non-violence et de la paix au profit des enfants du monde».
- Est-ce qu'un travail en ce sens se fait actuellement ? - J-M. P. : Je pense au dernier projet de loi déposé par Pierre Cardo, maire de Chanteloup-les-Vignes, qui propose des mesures pour répondre à cette délinquance, mais les textes ne sont toujours pas passés. Il y a une sorte de blocage de notre pays autour de l'ordonnance de 1945 qui régit encore actuellement la délinquance juvénile en France. A cette époque, on considérait que la délinquance commençait à treize ans, à l'âge de l'adolescence. Le texte énonce une somme de réponses qui va de l'admonestation à des sanctions plus graves, mais il n'y a rien pour les moins de treize ans. - Quel type de sanctions préconisez-vous pour ces enfants ? - J-M. P. : Une bonne politique de sanction est composée de deux éléments : le rappel de la loi et des mesures de réparation. Le rappel de la loi doit se faire immédiatement. - Quelle est la place de la justice ? - J-M. P. : Le problème de la justice, c'est d'abord sa lenteur ainsi que l'inadaptation de ses réponses à la primo-délinquance. A partir du moment où l'on considère que la première fois ce n'est pas grave, il y a impunité totale. Actuellement dans bon nombre de parquets, 100% des plaintes déposées par des commerçants contre des mineurs commettant des vols sont classées sans suite. Face à cela, il faut retrouver une police de proximité sur les petits délits. Madame Guigou, alors Garde des Sceaux, me répondait lors d'un entretien : "Vous savez Monsieur Petitclerc, notre problème c'est celui des multi-récidivistes". Mais les enfants ne naissent pas multi-récidivistes, ils le deviennent à cause de l'ineptie de nos réponses face à la primo-délinquance. Actuellement, c'est la réponse zéro. On est dans un système où on ne répond à rien et après on prend la pire des sanctions : la prison. C'est d'abord l'absence quasi totale de sanctions et ensuite la pire ! Quand on sait ce qui se passe dans les prisons, où l'administration pénitentiaire n'est pas capable de faire la loi au sein même des quartiers réservés aux mineurs, on prend conscience du scandale. Ce qui est dramatique c'est que l'opinion publique pense, et parfois à juste titre vu l'absence de réponse, qu'on est un pays laxiste alors qu'on est un des pays les plus sévères en Europe, avec le plus de mineurs incarcérés. - Que pourrait-on avancer comme éléments d'analyse des causes de cette délinquance des mineurs ? - J-M. P. : Ce sont évidemment des causes multiples. Je m'arrêterais sur deux causes essentielles. La première c'est celle de la crise de l'autorité, et, si on affine les choses, je crois qu'il s'agit plus d'une crise de crédibilité des porteurs d'autorité plutôt qu'une crise de l'autorité elle-même. Pour que l'autorité fonctionne vis-à-vis d'un enfant, il faut que le porteur d'autorité soit bienveillant, juste et crédible. Etre bienveillant, c'est montrer que c'est par souci de l'enfant et de son avenir que l'adulte est porteur de la règle. Pour être crédible, il faut respecter soi-même la règle. Et la justice implique que les critères d'application des règles soient les mêmes pour tous. - Le chômage vient casser l'image du père - J-M. P. : Les parents sont complètement disqualifiés, cisaillés par les situations de chômage. On s'aperçoit que ce problème d'autorité est caractéristique de la "seconde génération du chômage". J'appelle seconde génération du chômage la génération des enfants qui n'ont jamais connu leurs parents au travail. Ces enfants n'ont dans la tête aucun modèle d'adulte inséré. Avec la perte de crédibilité des parents on assiste à une perte de crédibilité des enseignants car l'école n'arrive plus à assumer la fonction d'ascenseur social, et à une perte de crédibilité de la police qui n'est plus perçue comme une instance garante du respect des lois. Elle est perçue, dans une sorte de représentation, comme créant une guérilla entre policiers et jeunes de la cité ; on va se construire dans une opposition face à la police. - Une étude sociologique montre que l'augmentation de la violence n'est pas liée uniquement aux conditions socio-économiques des parents et qu'on peut observer des phénomènes similaires dans les «beaux quartiers», là où les parents travaillent et ont des revenus satisfaisants. Est-ce qu'il n'y a pas un rapport à l'autorité qui a changé et qui n'a pas encore été intégré par la famille et par l'école ? - J-M. P. : Ce que j'ai souligné sur la décrédibilisation des adultes est valable dans tous les lieux. Je connais des familles très aisées qui sont tout à fait en situation de perte de crédibilité vis-à-vis de leurs gamins. Ce schéma que j'ai présenté où le référentiel de repères qui est porté par la famille est en contradiction avec celui qui est porté par l'école et en contradiction avec celui qui est porté par la sphère de la rue, cela ne joue pas seulement dans la banlieue. Loin d'être considérée seulement comme un espace marginal, la banlieue peut préfigurer la ville de demain. - Est-ce que la difficulté d'intégrer des repères peut être due aux incompréhensions issues des différences culturelles ? - J-M. P. : Bien sûr, les comportements qu'on observe dans la cité auprès de ces jeunes pré-adolescents diffèrent en fonction de leur appartenance culturelle. Chez l'enfant pré-adolescent maghrébin, on est beaucoup plus dans l'opposition, dans le conflit, mais d'une certaine manière, il y a là une relation qui se construit. Avec l'enfant africain on est beaucoup plus dans la fuite, dans l'absence totale de repère liée à l'effondrement du référentiel culturel. Les gamins sont écartelés entre une culture du pays d'origine, plus vraiment respectée, et la difficulté pour eux de construire de véritables repères. Je crois qu'il y a un lien très fort entre des conduites violentes et l'absence d'intégration de nouveaux repères. - Comment la différence d'approche culturelle de l'éducation des enfants influe-t-elle sur le comportement des enfants dans la rue ? - J-M P : Autant je récuse le discours sur la démission des parents, autant j'insiste sur le thème de la démission du citoyen. La montée de l'individualisme, depuis les années soixante dix, fait que le citoyen moyen ne se sent plus légitimé aujourd'hui pour intervenir dans la rue auprès d'un enfant qui n'est pas le sien : "Ce n'est pas mon gosse, ce n'est pas mon problème". C'est ce qui a considérablement changé entre la vie moderne et la vie d'hier. - Mais l'Islam fait un devoir aux Musulmans de veiller à ce que chacun fasse le bien. Les enfants de culture musulmane ont intégré cette règle mais ne l'accepte que des Maghrébins - J-M. P. : Tout à fait. Il y a aujourd'hui quelque chose qui est très difficile à gérer sur le plan éducatif, c'est tout ce qui tourne autour de la valeur de tolérance. S'il s'agit de la tolérance vis à vis des personnes, j'appelle çà le respect, c'est effectivement une valeur fondamentale. Mais le problème c'est que, très souvent, on la transforme en tolérance vis à vis des comportements. Je revendique le droit d'être intolérant vis à vis de certains comportements. Il y a des comportements qui construisent la relation humaine, il y en a d'autres qui la détruisent, des comportements qui construisent le lien social, d'autres qui le détruisent. Il faut faire comprendre à l'enfant ce qui construit l'Homme et la société et ce qui les détruit. Un jour, j'interpelle un jeune maghrébin de 12 ans qui siphonne mon essence. Je l'engueule, aussitôt il gueule encore plus fort que moi en me taxant de raciste. Je lui dis "attends ! Je ne t'engueule pas parce que tu es arabe, je t'engueule parce que tu siphonnes mon essence. Ce n'est pas parce que tu es arabe que je vais tolérer que tu siphonnes mon essence". - Vous affirmez que devant la violence des jeunes il faut tenir une attitude de principe : la non-violence. Pourquoi ? - J-M. P. : Je dis souvent que lorsqu'on veut décoder la violence des jeunes, il faut la décoder à la fois comme mode d'expression, comme mode de provocation et comme mode d'action. Face à la violence mode d'expression, il faut écouter et dialoguer ; face à la violence provocation il faut réagir mais sur un autre registre ; face à la violence mode d'action, il faut un interdit total, c'est à dire commencer par se l'interdire soi-même. La violence-action c'est celle qui est utilisée pour obtenir des choses que l'on ne peut pas obtenir par la négociation. L'adulte est là pour faire comprendre au jeune que rien ne peut s'obtenir par la violence, qu'il faut négocier. Si cet adulte use lui-même de violence dès que la négociation échoue, il délégitime ce pour quoi il combat. Le rapport éducatif, c'est de bien faire comprendre à l'enfant que rien ne peut s'obtenir par la violence. Propos recueillis par Anne-Catherine Bisot et Vincent Roussel Jean-Marie Petitclerc est éducateur spécialisé et titulaire d'une maîtrise en sciences de l'éducation. Responsable de l'équipe de prévention de Chanteloup-les-Vignes (Yvelines) entre 1978 et 1983, il a dirigé ensuite un foyer d'action éducative pendant neuf ans. Rappelé par le maire de Chanteloup au moment des émeutes de 1991, Jean-Marie Petitclerc s'occupe aujourd'hui encore des problèmes de banlieues, que ce soit dans l'Association pour la promotion des métiers de la ville qui emploie une centaine de jeunes médiateurs, ou l'Association «Valdocco» implantée dans un quartier sensible d'Argenteuil. De plus, il est chargé de mission auprès du président du Conseil général des Yvelines pour les questions de délinquance dans les banlieues. En juin 2007, il est nommé chargé de mission au cabinet de Christine Boutin, ministre du Logement et de la Ville, responsable de la coordination des acteurs locaux. Il quitte cette mission début février 2009, pour se consacrer pleinement à la direction de l'association Le Valdocco, et notamment à Laurenfance, le foyer pour jeunes en difficulté ouvert à Tassin la Demi-Lune par l'association.
Jean-Marie Petitclerc est l'auteur de plusieurs ouvrages sur les jeunes : "Le jeune, l'éducateur et la loi" (Ed. Dom Bosco 1998, 181 p.), "La banlieue de l'espoir" (Ed. Dom Bosco 1996, 179 p.), "La violence et les jeunes" (Ed. Salvator 1999, 140 pages) |




