Violences urbaines - comprendre et agir PDF Imprimer Envoyer
Texte de Hervé Ott

La violences des 10-13 ans est englobée dans ce qui est appelé plus généralement les «violences urbaines». Hervé Ott, formateur en résolution constructive des conflits, a fait de nombreuses interventions dans quatorze villes de la banlieue parisienne depuis cinq ans. Il analyse ici le récent livre de Lucienne Bui Trong traitant des violences urbaines. Puis, s'appuyant sur les analyses de Sébastien Roché, il explicite le phénomène des «incivilités» et nous livre ses propositions pour y apporter des réponses.

L'actualité médiatique fait souvent référence aux "violences urbaines", ces violences généralement exercées en bandes, que ce soit contre le matériel ou les personnes. La parution récente du livre de L. Bui Trong (1) a été largement répercutée. Ce livre est intéressant parce qu'il apporte un autre visage sur la façon dont la police, en l'occurrence les Renseignements Généraux, traite de ce problème. L'auteure y raconte beaucoup les résistances auxquelles elle a été confrontée au sein de son institution , les coups tordus de certains médias, les angoisses ou le soutien des ministres de l'Intérieur et de ses supérieurs hiérarchiques. C'est un sujet ô combien sensible pour tous les gouvernements et les politiques en général.

Une typologie des violences urbaines

Par delà l'anecdote qui nous plonge au passage dans le fonctionnement de ce corps d'État (qui n'est pas décrit comme "violent" mais l'analyse vaudrait le détour), la démarche de L. Bui Trong est intéressante au premier abord car elle lui permet d'établir une typologie des formes de délinquance appelées "violences urbaines". Elle consacre plusieurs passages à démontrer qu'elle a pu anticiper sur la dégradation de la situation dans tel ou tel quartier de France grâce à cette typologie: telle forme de violence peut annoncer telle autre d'un degré supérieur.

Elle a créé ainsi une classification en huit degrés :


1) feux de poubelles, de caves, d'ascenseurs, de voitures, vols de voitures, à l'étalage : une forme de violence dénuée de toute connotation de rébellion à l'autorité ;

2) des formes de harcèlement à l'encontre de ceux qui symbolisent l'autorité ou la réussite : facteurs, chauffeurs de bus, pompiers, enseignants... Crachats, intimidations, ou vandalisme contre des lieux symboliques, maisons de quartier, centres sociaux...;

3) agressions physiques qui touchent ceux qui portent un uniforme : conducteurs de bus, vigiles... ;

4) caillassage des voitures de police en patrouille et attroupements hostiles à la police : ces attaques sont perçues comme plus graves car portant atteinte aux garants de l'ordre public ;

5) invasions des commissariats, à mains nues, entraves aux interventions de la police ;

6) les policiers sont blessés délibérément, les commissariats attaqués avec cocktail- molotov. Les jeunes attirent les policiers dans des guets-apens ;

7) c'est la mini-émeute, escalade rapide et spectaculaire de la violence : casse systématique des vitrines et des voitures, mais brèves et sans lendemain ;

8) émeute proprement dite : elle dure et se répète, se renouvelle de façon concertée et organisée. Une sorte de guérilla urbaine.

A l'inverse des phases 1 à 6, les phases 7 et 8 sont des crises émotionnelles qui ont besoin d'un drame déclancheur pour éclater.
Ces phases marquent une escalade: on ne se place pas d'emblée sur le terrain des attaques anti-institutionnelles, sans être d'abord passées par une phase plus ludique. Les violences institutionnelles en bandes sont toujours précédées d'une histoire territoriale (et pas nécessairement ethnique).

Lucienne Bui Trong montre aussi que toutes les situations ne sont pas irréversibles, que dans certains quartiers tout a pu redevenir calme alors que dans d'autres, la situation se dégrade continuellement. Bref l'intérêt de cette démarche est de découvrir qu'il y a des logiques qui dépassent leurs auteurs.

Mais cette démarche appelle quelques interrogations :

- d'une part sur le fait que la gravité des degrés est mesurée à la gravité des attaques contre la police. On pourrait se dire que c'est normal de la part d'une personne qui appartient à ce corps d'État. Mais on pourrait aussi se demander ce que ce corps représente pour les émeutiers : n'est-ce pas le seul avec lequel ils peuvent rentrer en contact - et forcément violemment - dans la mesure où il symbolise, à travers le monopole de la violence légitime, l'État centralisé d'où tout leur mal-être est sensé venir ?

- d'autre part, cette analyse ne prend pas en compte d'autres formes de violences urbaines comme la délinquance en col blanc (spéculation, corruption, etc.) qui n'est pas répertoriée comme telle. Cela reste une vision très "police" de la délinquance. Et les solutions revendiquées, tout en approuvant les démarches de contact, limitent les vertus du dialogue en rappelant que ces jeunes ont besoin "d'être éduqués". Rien ou presque, sur les besoins «frustrés» que ces émeutes peuvent révéler.

On pourrait aussi mentionner des ambiguïtés à cataloguer ainsi ces manifestations sociales, car elles sont immédiatement récupérables par une grande partie des médias à l'affût de ce qui peut étayer une sentiment diffus d'insécurité (2).

Le développement des incivilités et de la fracture sociale

On ne peut, en fait, aborder ces questions de violences urbaines sans poser les questions de fond qu'elles révèlent. Pendant les années 60 à 90, les actes de délinquance contre les biens croissaient "beaucoup plus rapidement au moment où l'économie produisait beaucoup plus de richesses..." et quand l'évolution du PIB allait en diminuant, la délinquance allait aussi en diminuant (3). Mais dans la période de 1991 à 1995, non seulement les atteintes aux personnes ont une croissance plus importante que les atteintes aux biens, mais les premières n'évoluent plus dans le sens du PIB : ainsi "le renforcement durable des inégalités relatives en France aurait une influence sur la progression de la délinquance jugée la plus violente...".
On notera aussi que la fragmentation des espaces due aux déplacements (pour le travail, les loisirs, le ravitaillement...) cassent les tissus de relations obligées et ne permettent plus une permanence dans la "surveillance" par les membres du groupe d'origine. Il en découle une forme d'impersonnalité en public renforcée par un contrôle technique de l'information à distance qui ne permettent plus de freiner la violence ni de stimuler les solidarités.

«Créer des formes de surveillance du respect des règles sociales, sans autre forme de puissance que celle de l'observation»

La recherche de S. Roché sur les incivilités est très stimulante, car elle montre qu'il y a graduation dans la dégradation des rapports sociaux. Lorsque les "incivilités" - et autres comportements difficiles à décoder par différence d'origine culturelle - ou actes non justiciables (impolitesse, bruit ou saletés dans les cages d'escalier...) ne rencontrent même plus de désapprobation directe de la part des personnes gênées, par peur des représailles, elles préparent le terrain à d'autres actes plus graves. Il s'en suit aussi un enfermement individualiste qui renforce les incivilités en un cercle vicieux. "Avec les incivilités, c'est le lien qui réunit les membres d'un ensemble qui se trouvent questionné"(4).

Des actions de formation

On peut à partir de là comprendre pourquoi les interventions qui consiste à faire se rencontrer tous les acteurs d'un quartier pour casser les stéréotypes (jeunes, police...), et toutes les initiatives qui tendent à faire circuler la parole (médiation) et en particulier la parole qui marque des limites, portent leurs fruits.
Quand je suis amené à faire des intervention de formation dans ce domaine, j'insiste sur les méthodes de "communication non-violente" mais aussi sur toutes les formes de courage civil : depuis la remarque non-jugeante mais ferme face à une incivilité jusqu'à la création de groupes de présence de personnes du quartier pour identifier les fauteurs de troubles. Pourquoi ne pas s'inspirer des formes de vigilance des Brigades de Paix Internationales pour créer des formes de surveillance du respect des règles sociales, sans autre forme de puissance que celle de l'observation ?

J'insiste dans les formations sur les trois niveaux de toute violence : personnel (besoins fondamentaux d'amour, de reconnaissance, de sécurité et peurs correspondantes d'abandon, de rejet et d'agression, l'expression des émotions refoulées sous forme de jugements...), structurel (les rôles, les fonctions ou responsabilité, les mécanismes d'exclusion, le rôle de l'interdit, de la loi... et la version structurelle des besoins d'amour-justice, reconnaissance et sécurité) et culturel (les justifications de la violence, la perception négative des conflits, la victimisation... ), pour sensibiliser aux différentes formes d'intervention possible: renoncement individuel à l'action violente, formes d'interventions de sensibilisation et d'obstruction pour les situations structurelles et actions symboliques pour le niveau culturel.
Ce travail de formation nécessite une implication des différents acteurs d'un même quartier, ce qui n'est pas toujours facile à obtenir. Mais là où un travail à long terme est engagé, soutenu par les pouvoirs publics et les acteurs sociaux, de nouveaux liens se tissent. Car de ce que j'ai pu voir les acteurs de "violence urbaines" spécifiques sont peu nombreux, mais très actifs : c'est l'inertie de leur entourage qui les protège.

Hervé Ott est formateur au Centre européen «Conflits, cultures, coopérations».

Contact : I.E.C.C.C., Le Cun, route de St Martin, 12100 Millau. Tél. 05 65 61 33 26. Cette adresse email est protégée contre les robots des spammeurs, vous devez activer Javascript pour la voir.

(1) Lucienne Bui Trong, "Violence urbaines, des vérités qui dérangent", Bayard, 2000.
(2) cf. Eric Macé "Le traitement journalistique des violences urbaines en France", Alternatives Non-Violentes n° 114, printemps 2000, consacré au défi des violences urbaines.
(3) Sébastien Roché, "Sociologie politique de l'insécurité", PUF janvier 1988, p. 55.
(6) Sébastien Roché, "La société incivile : qu'est-ce que l'insécurité ?" Seuil, mars 1996 p. 77.

(NVA n° 252, février 2001)

 

 

 

 

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