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LES CHRONIQUES DE JACQUES SALOMÉ

1- La violence est un langage

 

Oui, il ne faut pas cesser de le répéter, au risque de provoquer de l’irritation, chez les adultes comme chez les enfants : la violence est un langage. Un langage douloureux à la fois pour celui qui l’exprime et pour celui qui en est la cible.

C’est le langage même du désespoir, de l’impuissance, de la détresse, de l’humiliation et de l’injustice. Langage certes inadapté, excessif et paradoxal, car les messages envoyés avec l’utilisation de ce langage vont blesser le plus souvent non ceux à qui ils sont destinés (les personnes en autorité, décisionnelles, de pouvoir) mais des personnes qui sont elles aussi potentiellement des victimes, qui elles aussi ne se sentent pas toujours comprises, entendues dans leurs besoins et leurs attentes.

Il est commun dans le grand public de confondre les causes déclenchantes ou amplifiantes de la violence (situation économique, conflits ethniques ou religieux, insécurité liée au chômage, frustration soudaine liée à un abus de pouvoir avec son origine la plus profonde : la méconnaissance et la maltraitance des besoins relationnels fondamentaux de chacun.C’est quand les besoins relationnels (qui sont vitaux) ne sont pas respectés que surgit la violence. Ces besoins (que je différencie des besoins matériels physiologiques indispensables à notre survie) sont à la base même de notre relation aux autres. Tels les besoins de se dire, d’être entendu, d’être reconnu, d’être valorisé, de pouvoir se projeter dans l’avenir ou de rêver. Oui le besoin de rêver quand il est maltraité va déclencher beaucoup de réactions de violences, en particulier chez les adolescents.

Quand un groupe familial, une société, une culture (ce qui est de plus en plus le cas aujourd’hui) entre dans la dérive de confondre besoins et désirs chez un enfant, quand il est devenu banal, habituel de transformer les enfants en consommateurs, en prescripteurs de biens, quand on est entré dans l’illusion qu’il faut combler leurs désirs pour avoir leur amour ! Quand on entre dans le leurre de croire se déculpabiliser (de ne pas leur donner suffisamment d’attentions) en répondant à toutes leurs demandes ! Quand les adultes ont peur de mettre des limites, de poser des interdits, d’introduire des frustrations dans leurs relations avec leurs enfants, alors le prix à payer va se révéler très élevé. Prix à payer avec des conséquences ingérables, car ces enfants qui sont souvent hyper comblés sur le plan des désirs, mais incroyablement frustrés sur le plan des besoins relationnels, vont avoir un seuil d’intolérance à la frustration très bas qui fera que la moindre rencontre avec une réalité décevante, privative, ou limitative va déclencher chez eux un réflexe agressif incontrôlable.

Voilà l’origine profonde de la violence intime et sociale, de l’auto violence aussi quand ils vont retourner cette violence contre eux mêmes, contre leur santé, contre leur vie.
L’école d’aujourd’hui voit arriver ce type d’enfant. Les enseignants sont confrontés a des comportements et des conduites qui ne sont pas le fait de quelques-uns, mais qui ont tendance à se généraliser. Ils ont le sentiment douloureux de ne pas disposer de suffisamment de temps et de moyens, pour inculquer les bases d’un savoir vivre en commun, un minimum d’habitudes sociales, de pouvoir faire respecter les règles implicites de silence et d’écoute, nécessaires à la transmission des savoirs et des savoirs faire pour lesquels ils sont principalement mandatés.
Ils ont l’impression qu’il leur faut dépenser une énergie considérable pour maintenir un peu d’attention, de calme, de disponibilité pour tenter de faire passer (de façon trop morcelée, éclatée) l’essentiel de leur enseignement.

Si nous acceptons d’entendre que la violence est un langage, alors nous sommes comme adultes confrontés à un paradoxe qui paraît sans issue. Les comportements inadaptés (autour de l’absentéisme, du décrochage scolaire, de la dégradation de biens, de même les agressions contre les personnes), les violences contre les institutions chargées de protéger, de maintenir la paix et l’ordre, doivent être à la fois contrôlées et en même temps être entendues comme des cris. Ce sont des appels, des tentatives désespérées pour provoquer, au delà d’une réaction sanctionnant (qui renvoie à la réalité) de la part des adultes, une possibilité de mise en relation non seulement entre les enfants et les adultes, mais entre les générations.

Peut- être faudra-t-il que des adultes, des seniors, des « vieux », comme on disait autrefois, se mobilisent pour aller à la rencontre des jeunes, pour oser se confronter avec eux, pour donner de leur temps après les heures de classe, pour descendre dans la rue, quitter le poste de télévision, le bricolage, la quiétude approximative d’un habitat anonyme !

Peut-être faudra-t-il pour ces adultes, renoncer de rester à distance, pour proposer un dialogue, pour engager des échanges, pour créer un face à face, pour témoigner de balises et des références pour une vie sociale acceptable !

Peut- être faudra-t-il qu’un jour on enseigne la communication non-violente à l’école comme une matière à part entière !

Peut-être faudra-t-il que nous commencions, nous aussi à reconstruire pour eux un avenir acceptable.

Jacques Salomé
NVA n° 289 - Nov/déc 2006

 


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Extrait du 289 de la revue Non-violence Actualité
 
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