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LES CHRONIQUES DE JACQUES SALOMÉ

3- Le temps de la transgression

 

Un des phénomènes des plus récents, apparu depuis quelques années dans notre société, me semble être l’émergence de comportements de transgressions et de nuisances sociales gratuites. Quand je dis gratuite, je veux dire sans enjeu majeur de survie ou d’affirmation, de protection ou de défense, de revendication ou d’exigences, mais fondés sur la recherche du plaisir.

Avec la persistance soit d’un aveuglement (on minimise), soit d’une pseudo-compréhension (psychologisation aigue qui tente de justifier ces conduites), soit encore d’une acceptation tacite de ces comportements considérés comme inévitables et impossibles à contrôler, se développent de plus en plus chez les jeunes des façons d’être, de vivre ou de faire qui ne tiennent aucun compte ni de l’autre considéré comme une non-personne, ni des règles minimales de la vie en commun. Les règles existent toujours, mais sont plus diffuses, quasi marginales ; elles sont plus ou moins connues, les interdits mal définis, posés réactionnellement, au point qu’ils ne remplissent plus leur rôle de garde-fou car il y a de moins en moins de personnes pour en témoigner et encore moins qui acceptent de s’y soumettre.

Dans les aéroports, aux stations de taxi, à la poste, dans divers lieux publics, il y a encore des barrières, des balises pour canaliser la file de ceux qui attendent leur tour… Il y a aussi de plus en plus, non pas des malins ou des impulsifs comme autrefois, mais des personnes qui font le choix délibéré de sauter par-dessus les barrières, de dépasser, de se faire servir en premier, des gens qui ne supportent pas la frustration d’attendre. Ce n’est pas le retour à la loi de la jungle, qui était celle du plus fort et d’une hiérarchisation dans les rapports de force, mais l’avènement d’une culture de l’imprévisible, de l’à-peu-près, du « puisque j’en ai envie, pourquoi me priver… » Depuis quelques années domine la loi de l’opportunisme et du plaisir immédiat.

Il y a, me semble-t-il, une désocialisation galopante qui crée et renforce, une insécurité latente, une négation de l’autre. Négation qui le réduit à un obstacle mineur, à une gêne à écarter, à un embarras à supprimer… L’égocentrisme aveugle, le réactionnel excessif, sans commune mesure avec l’élément déclencheur, se traduisent par des passages à l’acte visant à réduire, à détruire au besoin l’autre, quand il n’entre pas dans ma demande, quand il refuse de me satisfaire, quand il s’oppose à mon désir. Ainsi surgissent des violences soudaines, brutales, qui s’imposent sans prévenir. Quand la réalité ne se modèle pas à mon désir, je me sens agressé, alors je libère ma violence qui se trouve justifiée par ma frustration.

Tout cela prend le pas sur la civilité minimale, sur la cohérence sociale, sur le relationnel de base, sur le respect possible, sur l’attention à autrui, sur l’auto-contrôle nécessaire pour accepter des satisfactions différées, pour apprendre à gérer des refus, pour digérer des frustrations ou pour accepter des différences.

Face à ces dérapages de plus en plus fréquents dans les écoles, dans la rue, dans certains événements de la vie sociale, il y a le risque de recourir au sécuritaire, à la force, au repliement défensif et à la protection « privée » ou à la punition réactionnelle, une punition qui est trop souvent confondue avec une sanction. Une sanction est une réponse justifiée, privative, adaptée à la nature d’une transgression. La punition est une privation aggravée, amplifiée par la subjectivité, les peurs ou les désirs de celui qui l’applique. C’est pour cela que les punitions (à l’inverse des sanctions) sont vécues, la plupart du temps, comme injustes et qu’elles se révèlent inopérantes.

Tout se passe comme si nous étions aujourd’hui dans une période de transition, à la recherche de nouvelles valeurs, de nouvelles références, de balises concrètes pour pouvoir continuer à vivre ensemble sans trop nous détruire ou nous violenter. Les transgressions que nous constatons dans tous les domaines de la vie personnelle, familiale ou sociale, devraient nous alerter sur l’urgence de redéfinir des règles minimales de vie en commun. Et, peut être, d’avoir le courage d’apprendre à communiquer (mettre en commun ) autrement que ce que nous pratiquons aujourd’hui de façon totalement chaotique, en créant un enseignement de la communication relationnelle qui pourrait être proposé à l’école, dès la maternelle.

Il y aura un jour dans les écoles, c’est mon souhait le plus cher, des enseignants relationnels qui transmettront les base d’une communication non-violente centrée sur le respect de soi et de l’autre. Ceci à partir de quelques règles d’hygiène relationnelle servant de plate-forme commune à la possibilité de se dire, à partir de quatre ancrages : demander, donner, recevoir et refuser. Nous le savons quand l’un de ces ancrages manque dans une relation, celle-ci est en souffrance et en difficulté et le recours à la violence n’est jamais très loin. Dans cet enseignement aux relations non-violentes, il serait aussi possible d’apprendre à chacun à mieux reconnaître ses besoins relationnels pour pouvoir les respecter et leur donner une existence dans la vie de tous.

Il me semble urgent de sortir de ce temps de la transgression, de celui de la primauté des désirs sur les besoins, du terrorisme relationnel qui se développe dans le couple, les familles, l’école et la vie publique pour retrouver des valeurs communes autour d’un respect essentiel, celui de la vie.

Jacques Salomé
NVA 291 - Mars/avr 2007

 


© Non-Violence Actualité
Extrait du 291 de la revue Non-violence Actualité
 
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