Monique a été 27 ans professeure principale dans
un collège de ZEP. Elle est maintenant formatrice à l'IUFM.
Pendant les formations d'enseignant-e-s, elle demande souvent à
ses collègues : " Que faites-vous et que dites-vous à
vos élèves dans la première heure du premier jour
de l'année scolaire ? "
Les professeurs reconnaissent que le plus souvent, ils veulent "
prendre en mains " leur classe et affirmer leur autorité,
et donc qu'ils commencent par rappeler le règlement intérieur
et l'exigence absolue de le respecter sous peine de sanctions immédiates.
Élaborer ensemble
Alors Monique raconte que, dans son collège peuplé
d'élèves réputés difficiles, elle n'a jamais
commencé par rappeler le règlement intérieur. À
la première heure du premier jour de cours, elle commençait
toujours à dire aux élèves : " Nous allons
avoir environ 150 heures de cours au long de cette année. Nous
ne nous sommes pas choisis, mais la réalité est là
: nous allons vivre ensemble toutes ces heures. Que pouvons-nous faire
pour nous faciliter la vie en donnant plus de qualité à
la vie commune ? ".
D'abord surpris, les élèves inventaient avec elle :
- " Madame, on pourrait faire des sorties ? " " Oui,
répondait-elle, si vous me faites des propositions de visite
qui vont dans le sens du programme. "
- " Madame, on peut apporter des jeux ? " " Non, nous
ne sommes pas là pour jouer, sauf si ces jeux nous permettent
d'apprendre le français, les maths
"
- " Madame, on pourra parler d'autre chose que du programme ? "
- " Et de quoi voudriez-vous parler ? " Les élèves
cherchaient
Après quelques propositions qui n'avaient rien
à voir avec l'école, l'un dit : " On pourrait parler
de ce qu'on voit à la télé. " Un autre ajoutait
: " On pourrait parler de ce qui ne va pas dans la classe. "
une charte du " vivre ensemble "
Alors, Monique répond : " Oui, il vaudrait
mieux parler ensemble de ce qui ne va pas, plutôt que de laisser
les choses dégénérer. D'ailleurs je vous propose
qu'on consacre la fin de cette première heure de classe à
écrire " la charte du vivre-ensemble " pour ces 150
heures de classe. Éliminez d'avance les phrases qui commencent
par " il ne faut pas
" ; remplacez-les par une phrase
sans négation qui commence par : " nous choisissons, nous
décidons
".
À la fin de ce travail, un élève dit : " Et
celui qui ne respecte pas la charte, il sera sanctionné. "
" Oui, répond Monique, il sera sanctionné, non pas
parce que j'en ai le pouvoir comme professeur, mais parce qu'il se sera
lui-même exclu de la charte du vivre ensemble dont l'application
est sous la responsabilité de tous. "
Ce faisant, Monique a remis dans le bon sens ce que la
peur nous fait souvent mettre sens-dessus-dessous, laissant place au
pouvoir arbitraire ou à la démission. Devant une classe
d'adolescents turbulents, la peur de perdre pied nous fait imposer les
règles et agiter l'épouvantail de la sanction
alors
même que nous savons que la plupart des sanctions et des exclusions
n'ont pas l'effet escompté
D'abord le vivre ensemble, ensuite la loi qui en est
l'application
Monique a remis les choses dans le bon sens, faisant le choix d'un apprentissage
de la démocratie : ce qui est premier en effet dans un groupe,
ce n'est pas la Loi, mais la capacité à vivre ensemble
; cela s'appelle aussi citoyenneté, intégration, lien
social, cohésion
Cette capacité à vivre ensemble
est une valeur structurante sur laquelle des jeunes et des adultes peuvent
se motiver si les moyens leur sont donnés d'en découvrir
l'intérêt
Car l'élève et le professeur
- comme tout être humain - ne se motivent que s'ils perçoivent
de l'intérêt. Et l'École de la République
est un lieu privilégié d'apprentissage du vivre ensemble
et d'ancrage de ce vivre ensemble comme valeur fondamentale.
C'est en second lieu seulement que la Loi prend sens
comme garante et garantie du choix que l'on a fait de vivre ensemble.
La Loi toute seule n'est pas un repère, mais une alarme
et l'on sait que les jeunes aiment jouer à déclencher
les signaux d'alarme ! La Loi ne devient repère qu'associée
à la valeur reconnue qui la fonde.
Et ensuite seulement, tout à la fin, vient la
sanction
La sanction n'est pas une punition, c'est-à-dire
une peine et un poids imposés sur les épaules du contrevenant
; la sanction est la conséquence d'une conduite transgressive
qui met en danger le vivre ensemble du groupe comme celui qui, par son
acte, s'en est exclu. La sanction dit aussi que chacun est responsable
des valeurs du groupe.
Prendre le pouvoir ou faire autorité ?
Les professeurs qui écoutaient Monique en formation
avaient parfois un sourire dubitatif : Monique ne serait-elle pas une
douce rêveuse emportée par ses illusions, bien loin de
la réalité d'une confrontation difficile avec des élèves
" qui ne sont plus ce qu'ils étaient " ?
Alors Monique interrogeait les professeurs sur leur manière
de se positionner dans leur classe :
- Sont-ils les détenteurs d'un pouvoir qu'il faut imposer, jusqu'à
la contrainte, à des adolescents prêts à en découdre
? À ceux-là, Monique disait qu'ils alimentaient eux-mêmes
le rapport de force et qu'ils risquaient d'amplifier la violence en
retour de leurs élèves
- Ou bien sont-ils des personnes dont l'autorité est reconnue
par leurs élèves parce que ceux-ci se sentent respectés
et responsabilisés, sans démagogie ? Et Monique ajoutait
qu'en 27 ans de carrière dans des établissements reconnus
" à risque ", elle n'avait jamais été
victime d'exactions de la part de ses élèves.
Enfin, Monique évoquait certains élèves
déstructurés par une histoire chaotique et qui avaient
bien du mal à reconnaître le " vivre-ensemble "
comme une valeur. Elle rappelait que, sur ces élèves-là,
la sanction n'avait aucun effet, sinon celui de les stigmatiser un peu
plus et de renforcer leur exclusion. C'est pourquoi elle insistait sur
la patience et le temps nécessaires pour leur permettre d'avoir
la chance de découvrir une valeur que personne d'autre que l'école
ne pouvait leur apprendre. Et Monique faisait confiance au groupe, affirmant
que, dans la dynamique de groupe qu'elle instaurait, certains élèves
apprenaient à leurs copains ce que le professeur ne pouvait pas
leur apprendre