Yves a cherché pendant 30 ans à comprendre
pourquoi son père avait été violent.
Il a trouvé l'explication. Son père avait eu,
bien sûr, une enfance extrêmement douloureuse
marquée par beaucoup de violences. Mais lorsque Yves
eût compris dans le détail le pourquoi de ce
comportement paternel, les difficultés se sa vie d'adulte,
liées à son histoire, ne se sont pas envolées
pour autant
Les brimades, les vexations,
les coups reçus sur son petit corps de 5 ans étaient
toujours là, 45 ans plus tard ; ces blessures se réactivaient
à chaque fois qu'il était mis en cause dans
une situation professionnelle, qu'il se voyait incapable de
pouvoir apporter quoi que ce soit à une compagne, qu'il
était dans l'incapacité de recevoir les signes
d'amour que lui donnait son amie, ou que, emporté par
sa colère, il reproduisait contre ses propres enfants
l'attitude honnie de son père, avec toute la honte
et l'effroi qu'il ressentait dans les instants qui suivaient
ces coups de tonnerre.
Dans notre culture très cartésienne,
nous croyons parfois que comprendre résoud tout. Or,
la compréhension consciente n'est pas suffisante pour
soigner les blessures inscrites dans l'inconscient. Si nous
acceptions de prendre un peu de distance avec cette croyance
bien établie, que comprendre les raisons d'agir de
l'autre nous aide à mieux vivre son comportement, nous
découvririons que dans certains cas, comme celui de
Yves par exemple, cette croyance peut au contraire être
un obstacle pour se libérer du poids du passé.
Pour certaines personnes, en effet, le fait
d'avoir compris ce qui a amené leur persécuteur
à se comporter comme il l'a fait, lui donne pratiquement
une excuse. Dès lors, la victime n'a plus lieu d'en
vouloir à son bourreau, puisqu'elle comprend bien ses
raisons, disant même parfois que, "peut-être
que, à sa place, j'aurais fait pareil
".
Il devient impossible, dans cette dynamique, de pouvoir lâcher
la violence reçue de cet événement et
de panser la blessure.
Non, avoir eu une enfance malheureuse ne donne
pas le droit de faire souffrir à son tour ! Et toutes
les raisons du monde ne peuvent rien enlever aux dégâts
causés dans la personnalité, en cours de construction,
d'un enfant.
Dans l'approche ESPERE comme dans la démarche
non-violente, nous avons l'habitude de distinguer la personne
de son comportement. Point n'est besoin de connaître
les raisons du comportement pour respecter la personne, en
tant que telle. Et dans ce respect, il est possible de faire
vis-à-vis d'elle une démarche de restitution
symbolique ; car l'important n'est pas de savoir pourquoi
l'autre a été violent mais bien comment moi,
je peux faire pour ne plus porter cette violence.
Cette démarche, proposée par
Jacques Salomé, s'appuie sur l'un des langages de l'inconscient,
qu'est le langage symbolique. Elle se déroule en plusieurs
étapes, la première consistant à choisir,
trouver ou fabriquer de ses mains un objet représentant
la violence reçue ; cet objet doit correspondre au
plus près de la réalité de cette violence.
L'objet est une petite porte entr'ouverte sur l'inconscient
qui, par ce moyen, peut envoyer beaucoup de messages permettant
à la personne de "prendre conscience" et
de mieux écouter, la façon dont elle a vécu
cette violence et la souffrance qui en a résulté.
Tout ce qui se passe avec cet objet peut prendre sens : il
va être cassé, puis réparé, perdu,
retrouvé dans certaines circonstances, oublié
chez quelqu'un, etc.
Cette écoute fine pour mieux se relier
à soi-même va permettre petit à petit
de prendre de la distance avec cette violence ; la personne
s'aperçoit que, si l'enfant de l'époque n'avait
pas les moyens de l'éviter, il appartient à
l'adulte d'aujourd'hui, soit de continuer à l'entretenir,
soit au contraire de la déposer. Par ce travail symbolique
de mise à distance, prenant conscience qu'il a la possibilité,
et donc la responsabilité, de moins se blesser aujourd'hui
avec cette violence d'hier, il a moins besoin de voir en l'autre
la cause de toutes ses souffrances d'aujourd'hui : la colère
et la haine, qui constituent une étape fréquente
du cheminement - à respecter sans aucun jugement -
peuvent commencer à décroître, à
perdre de leur ampleur, libérant ainsi une énergie
qui était jusque là absorbée dans ce
ressentiment.
Ce travail de maturation amènera progressivement la
personne à envisager de ne pas garder "chez elle"
ce qui, au fond, appartient à un autre. Il deviendra
possible de restituer cet objet symbolique à son "propriétaire",
avec une lettre présentant l'esprit de cette démarche
: non pas une vengeance, mais bien au contraire, le désir
de distinguer cette personne de son acte, de dépolluer
la relation de quelque chose qui l'encombre et peut-être
de s'acheminer ainsi vers une démarche de pardon ;
car il n'est possible de pardonner que lorsque nous sommes
désencombré de ce qui entrave notre relation
à l'autre, lorsque nous avons "remis de l'ordre",
en rendant à chacun ce qui lui appartient. Cette remise
en ordre suppose que nous n'allions pas jeter à la
poubelle cet objet symbolique ou le faire disparaître
de quelque façon, mais bien le restituer à la
personne : c'est d'une démarche relationnelle dont
il s'agit, qui vise à remettre de l'harmonie entre
les personnes comme à "l'intérieur"
de chacune.
Ainsi, même sans connaître les
raisons qui ont pu amener l'autre à tel ou tel comportement,
il est possible de faire, à son bout de la relation,
ce travail pour se relier à soi en profondeur et faire
le choix, au plus intime de nous-mêmes, de ne plus porter
ce qui ne nous appartient pas et qui n'est pas bon pour nous
Le champ des démarches symboliques est
infini ; ce qui a été évoqué ici
concernant une violence ancienne s'applique aussi à
nos relations présentes, pour ne pas garder ce qui
n'est pas bon pour soi et qui a pu être "déposé"
sur nous par un collègue, notre conjoint ou toute autre
personne. Il est possible aussi par cette pratique de prendre
soin de l'ex-enfant blessé qui est en nous, de prendre
soin d'un désir qui ne peut se réaliser dans
l'instant ou d'un sentiment qui ne peut plus se dire dans
une relation.
S'il est nécessaire de se faire accompagner,
pour les premières démarches de ce type, par
un praticien de la méthode ESPERE, elles sont ensuite
une pratique que chacun peut conduire de façon autonome,
comme une "hygiène relationnelle" à
intégrer dans sa propre vie, avec son intuition et
sa créativité.