Mélanie a retrouvé un ami d'enfance, perdu
de vue depuis 30 ans, et renoue avec lui une relation d'amitié,
d'écoute et d'échange qui est très bonne
pour elle. Bien que cette relation ne soit pas dans un registre
amoureux ou sexuel, et ne remette pas en question sa relation
de couple, son mari ne supporte pas cela. Il cultive encore
le mythe de la relation conjugale comblante et se sent remis
en cause de ne pas pouvoir apporter à Mélanie
ce qu'elle trouve auprès de cet ami.
Pendant plusieurs mois,
elle a renoncé à le voir, pour éviter
de déplaire à son mari. Cela n'était
pas "juste" pour elle, et son corps est venu le
lui rappeler : un mal au dos phénoménal l'a
clouée au lit pendant plusieurs jours. Prenant conscience
qu'elle ne se respectait pas dans cette attitude, elle décida
de dire non à son mari et, malgré la scène
que celui-ci lui fit, elle maintint sa décision de
reprendre et d'entretenir la relation avec cet ami. Le mal
au dos a disparu dans les jours qui ont suivi cette décision
et cette scène (1). Elle avait "simplement"
oser être elle
Nous sommes sans cesse tiraillés entre deux désirs
contradictoires : le désir d'affirmation, et le désir
d'approbation. Ce qui a été évoqué
dans l'exemple de Mélanie pour une relation personnelle
est vrai également dans la vie professionnelle :
J'ai très peu de temps disponible et
mon collègue me demande, pour le dépanner, de
prendre en charge un dossier dont je sais qu'il sera très
lourd à gérer pour moi, car je n'en suis pas
familier. Il est vital pour moi que je sois capable de m'affirmer
dans mon désir de ne pas prendre la charge de ce travail.
Je ne me respecterais pas si je l'acceptais, et je le "payerais"
sans doute cher. Mais si je m'affirme ainsi, ne vais-je pas
perdre son approbation, autrement dit, ne va-t-il pas désapprouver
ma façon de faire ou d'être, qui le laisse ainsi
face à son embarras ? Or ce désir d'approbation
m'anime également : je souhaite que mon attitude soit
comprise, et qu'elle ne provoque pas chez l'autre une perte
d'estime à mon égard.
Prenons également le cas d'une décision
difficile que je dois prendre, par exemple un changement de
travail, à l'encontre de l'avis de mon entourage proche,
parents, conjoint ou amis. L'approbation de mes proches serait
pour moi un réconfort ou une confirmation de la justesse
de ma position. Mais que faire si mon ressenti intime me conduit
à une autre décision que celle qui leur semble
la bonne, ou qui leur conviendrait mieux ? Désir d'affirmation,
désir d'approbation
Me voilà, à
chaque fois, pris entre deux feux !
Si je veux être réellement moi-même, je
n'ai pas vraiment le choix entre ces deux désirs :
il me faudra opter pour l'affirmation et la différenciation,
et prendre donc le risque de perdre l'approbation de l'autre.
Je ne vais pas le laisser dans l'illusion fusionnelle que
je partage son point de vue ou son ressenti si ce n'est pas
le cas. Non, je suis autre et donc pas comme lui. Et s'il
m'aime ou m'apprécie, mieux vaut que ce soit pour celui
que je suis plutôt que pour le miroir de lui-même
que je ferais semblant d'être.
Dire "non", d'accord,
mais comment ?
Je vais donc devoir opposer des refus, mais
pas n'importe comment. Je peux refuser simplement en parlant
de moi, en nommant en particulier mon ressenti ou la difficulté
concrète où je me trouverais si j'acceptais
: " Je ne me sens pas à la hauteur pour ce dossier,
j'ai peur qu'il me demande beaucoup de temps et je suis déjà
en difficulté pour faire tout ce que j'ai à
faire. Je ne refuse pas du tout contre toi, mais pour moi
".
Je peux aussi utiliser la "confirmation", particulièrement
lorsque le désaccord avec l'autre est plus vif, afin
de lui montrer que je suis bien conscient de sa difficulté,
même si je ne suis pas en mesure de la résoudre
pour lui : "Oui, je vois bien que cette période
est très difficile pour toi aussi", quitte à
exprimer mon propre ressenti : "je suis vraiment ennuyé,
mais je ne me sens pas capable de t'aider là-dessus".
Dans certains cas, je peux formuler un refus
en m'appuyant sur mon besoin ; vis à vis de mon supérieur
hiérarchique par exemple : "j'ai besoin d'être
sécurisé par des objectifs très clairs
avant d'accepter de me mettre sur la nouvelle action que vous
me demandez".
Dire ma propre difficulté, mon ressenti, mon besoin,
"confirmer" les propos de l'autre : voilà
quelques attitudes possibles, pour oser dire non à
la demande de l'autre sans le rejeter, lui, en tant que personne
; mais en lui laissant la responsabilité de son ressenti
face à mon refus, ou de la résolution de sa
difficulté que je n'ai pas prise en charge. Je ne suis
pas obligé de parler "sur lui" ou de disqualifier
sa demande ("Toi, tu n'es jamais capable de finir un
dossier tout seul !"), je peux refuser, simplement, en
m'affirmant et en parlant de moi.
Si cela me paraît si difficile, c'est sans doute que
je ne l'ai pas appris, lorsque j'ai traversé le "pays
de mon enfance"... J'ai pu, à ce moment là,
constater qu'il était dangereux d'affirmer ce que je
ressentais ou pensais. J'ai pu aussi me construire avec cette
notion, que la seule façon d'obtenir une peu de gratification
ou de tendresse était de renier mes propres désirs
et ressentis pour entrer toujours dans ceux de mes parents,
ou des adultes référents qui m'élevaient.
A tel point que dans certaines situations d'aujourd'hui, il
m'est peut être impossible de savoir ce que je ressens,
pense ou désire, tellement je me suis habitué
à faire miens le ressenti, les pensées et les
désirs des autres. Comment dès lors dire "non"
à l'autre, puisque je ne sais pas moi-même quel
est mon propre avis ? Adulte, il me faudra sans doute revisiter
cette histoire d'enfance pour pouvoir me rencontrer vraiment
et, à partir de là, m'autoriser à être
réellement moi face à l'autre...
Dans notre imaginaire, nous craignons souvent
de perdre l'estime de l'autre si nous n'accédons pas
à sa demande. Le paradoxe est qu'au contraire, si je
suis clair, y compris dans mes refus, l'autre risque de m'apprécier
d'autant plus. Il est, en effet, sécurisant et très
confortable pour lui, de savoir que, s'il me fait une demande,
je me respecterai vraiment dans ma réponse. Il n'y
aura pas de faux-semblant de ma part. Si je lui dis "oui",
il pourra donc faire l'économie de se demander si je
le fais "pour lui faire plaisir" ou si je le pense
réellement. Oser dire de vrais "non", conduit
à poser aussi des vrais "oui", auxquels l'autre
peut se fier vraiment !
(1) Tous les exemples cités dans cet
article sont vrais. Seuls les prénoms ont été
changés.
Vice-président de l'Institut ESPERE International
(Approche de Jacques Salomé), Directeur de Reliance,
centre de formation en relations humaines, à Grenoble.
Tél. 04 76 85 12 12. Site : www.centrereliance.com