Quelle image les Occidentaux perçoivent-ils aujourd'hui de Gandhi,
quelle idée se font-ils de la non-violence pour laquelle il vécut
et mourut ? Tous connaissent certainement le nom et le visage de cet
Indien dont ils savent probablement qu'il se révolta contre le
colonialisme britannique, tout en refusant de recourir aux moyens de
la violence meurtrière. La plupart d'entre eux, peut-être,
nourissent pour lui l'admiration lointaine que l'on porte volontiers
aux personnages qui ont la réputation d'avoir uvré
pour le bien de leur peuple. Au demeurant, plus que d'autres, Gandhi
est auréolé d'un halo de sagesse qui lui confère
une place à part dans la galerie des grands hommes qui semblent
appartenir davantage à la légende qu'à l'histoire.
Mais, en réalité, l'image que les Occidentaux se font
aujourd'hui de Gandhi est beaucoup plus le reflet d'une méconnaissance
que d'une connaissance. S'ils admettent volontiers que la non-violence
qu'il voulut mettre en uvre pour obtenir l'indépendance
de l'Inde est certainement admirable, ils ne pensent pas pour autant
que cette même non-violence puisse leur être de quelque
utilité pour faire face aux événements auxquels
ils se trouvent confrontés ici et maintenant. Et l'idéologie
de la violence légitime qui domine les sociétés
occidentales laisse encore bien peu de place à la non-violence.
Au-delà des interprétations
Force nous est de reconnaître que la vie et la pensée
de Gandhi restent largement inconnues. Certes, le film de Richard Attenborough
a écarté la plupart des idées fausses répandues
à son sujet, mais il n'a pas pu suffire à leur substituer
autant d'idées justes. Le film eut également le mérite
de faire réapparaître à la vitrine des librairies
l'excellente biographie de Louis Fischer "Vie du Mahatma Gandhi"
(1) qui permet d'entrer un peu plus avant dans la compréhension
du leader indien. Pour le reste, seuls des "morceaux choisis"
ont été traduits et publiés en français.
Or, il est extrêmement difficile de se faire une opinion personnelle
à propos d'une uvre en ne lisant que des morceaux choisis
par d'autres. Cela est d'autant plus vrai de Gandhi qu'il ne nous a
laissé aucune théorie élaborée de la non-violence.
Ses paroles et ses écrits sont innombrables mais ils sont toujours
de circonstance. Pour être compris correctement, ils doivent être
resitués dans le contexte précis dans lequel Gandhi s'est
exprimé. Aussi, si l'on s'en tient aux quelques textes publiés
en français, ne peut-on avoir qu'une vue partielle et confuse
de sa pensée et de son action. Pour que le lecteur français
puisse enfin avoir une vision globale et précise de l'une et
de l'autre, il faudrait qu'un éditeur ose prendre l'initiative
de publier dans notre langue les huit volumes de D.G. Tendulkar "Mahatma
: life of Mohandas Karamchand Gandhi" (2). Cette biographie exhaustive
restitue les dires, faits et gestes de Gandhi au-delà des diverses
interprétations qui les ont malmenés.
Une formidable complexité
On déforme autant la vérité de Gandhi en exagérant
ses défauts qu'en exagérant ses qualités. Lorsqu'Arthur
Koestler affirme :"On ne peut s'empêcher de penser, aussi
blasphématoire que cela puisse paraître, que l'Inde serait
aujourd'hui en meilleure voie, et aurait une mentalité plus saine,
sans l'héritage de Gandhi" (3), il ne sert pas la vérité.
Quand Lanza del Vasto entend "situer correctement Gandhi"
en reconnaissant en lui le "Pur Héros" auquel il faut
attribuer " trois miracles historiques" dont " une libération
nationale sans effusion de sang" (4), il ne rapporte pas la vérité.
La vérité de Gandhi n'est pas aussi simple. Elle est au
contraire d'une formidable complexité que les simplismes réducteurs
ne nous permettent pas de démêler et de déchiffrer.
Gandhi est un personnage extrêmement déconcertant et paradoxal
dont la pensée présente souvent des contrastes qui heurtent
nos raisonnements cartésiens. Gandhi est un intuitif qui exprime
des convictions avant d'exposer des arguments, même s'il ne répugne
pas à prendre le temps de rendre compte de ses certitudes. Pour
tenter de suivre sa pensée, il nous faut en maintenir les contrastes.
L'analyse de ces contrastes - par exemple entre l'idéalisme moral
et le réalisme politique, entre la pureté intérieure
de l'individu et l'organisation collective du nombre, entre la force
de la vérité et les pesanteurs sociologiques,...- fera
apparaître des contradictions dont Gandhi, nous semble-t-il, est
toujours resté prisonnier. C'est pourquoi, selon nous, le jugement
sur Gandhi, sur sa pensée et son action, devra resté un
jugement contradictoire.
Des questions essentielles
Ainsi, nous sommes persuadés que Gandhi a été
véritablement l'artisan de la libération du peuple indien
auquel il a redonné sa fierté et sa dignité, qu'il
est véritablement le Père de la nation indienne. Mais
nous sommes bien obligés de constater que les conditions réelles
dans lesquelles l'Inde a accédé à l'indépendance
ne nous autorise certainement pas à laisser croire que Gandhi
a réalisé le miracle d'une "libération nationale
sans effusion de sang". Nous sommes convaincus que l'apport de
Gandhi est décisif pour la compréhension de la non-violence,
à la fois comme concept philosophique et comme méthode
d'action politique, qu'il y a un avant et un après-Gandhi dans
l'expérimentation de la stratégie de l'action non-violente,
mais, en même temps, nous ne pensons pas qu'il faille voir dans
toutes ses pensées l'expression même de la vérité
à laquelle nous devrions nous conformer, ni dans toutes ses actions,
le modèle de nos propres actions. Nous ne saurions donc figer
la pensée de Gandhi en un quelconque gandhisme qui se présenterait
comme une doctrine close sur elle-même. Gandhi ne nous offre pas
des réponses à répéter mais il nous invite
à poser avec lui des questions essentielles dont l'enjeu concerne
le sens même de notre existence et de notre histoire. Et, comme
lui-même a tenté de le faire en son temps, il nous appartient
d'inventer ici et maintenant les meilleures réponses possibles.
Jean-Marie MULLER
(1) Louis Fischer, La vie du Mahatma Gandhi, Editions Calman-Lévy,1952
pour la traduction française, et Belfond 1983.
(2) D.G. Tendulkar, Mahatma : life of Mohandas Karamchand Gandhi, Publications
Division, Ministry of Information and Broadcasting, Government of India,
Patiala House, New-Delhi 1, Inde.
(3) Arthur Koestler, "Mahatma Gandhi : le yogi et le commissaire"
dans Face au néant , Calman-Lévy, p.210.
(4) Lanza del Vasto, Les Quatre Fléaux , Denoël, p.296.
Extrait du dossier
"Gandhi, Artisan de la non-violence", Édition NVA - code
0107
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