Philippe Breton est chercheur en sciences
de l'information et de la communication au CNRS. Il enseigne
à l'Université de Strasbourg. Sa recherche
se situe dans le domaine de l'anthropologie de la parole,
plus particulièrement la parole démocratique
et l'argumentation.
- Non-violence Actualité : Vous avez publié
plusieurs ouvrages sur la parole (1). Quelle définition
en donnez-vous ?
- Philippe Breton : J'ai coutume de
dire que le mot " parole " a trois sens. Le sens
usuel identifie la parole à l'oral. Nous sommes dans
des sociétés fortement audio-centrées.
Le second sens, plus technique, définit le contenu
de ce que nous avons à dire et qui est porteur de
sens, peu importe la manière de le dire, par oral,
par écrit, par l'image, par la langue des signes
ou autres moyens. Il faut donc distinguer la parole qui
porte un message, et les moyens de communication qui le
transmettent plus ou moins fidèlement. Après
l'énoncé oral, il y a donc l'énoncé
" signifiant ".
Le troisième sens, peut-être plus moral, plus
engagé, et porté par différents auteurs
comme le philosophe Lévinas, consiste à définir
la parole comme le parti pris de choisir les mots qui vont
donner le plus d'humanité à l'échange.
Faire l'éloge de la parole, c'est penser que le monde
peut être plus pacifique si l'on privilégie
la parole qui valorise plutôt que la parole qui manipule,
si l'on choisit les propos qui participent à l'humanité
de la relation plutôt que la parole violente. De ce
point de vue, une parole est une action sans violence, une
action articulée sur l'écoute, sur le respect
et sur le désir de dire ce que l'on a à dire.
- Non-violence Actualité : En quoi la parole
peut-elle être une action ?
- Philippe Breton : C'est par la parole
que l'on agit, que l'on a une action sur les autres. La
parole propose et contient potentiellement un changement,
une transformation. Cette dimension est particulièrement
présente dans le troisième sens envisagé
précédemment. La valorisation de la parole
n'a de sens que pour proposer une transformation sur nous-mêmes
ou sur le monde. Ce changement ou cette transformation se
vérifie dans le domaine des sentiments, lorsque l'on
exprime ses émotions pour créer de l'empathie
; de même dans le domaine de l'opinion lorsque l'on
argumente pour la faire partager, ou dans le domaine de
l'information lorsque que l'on décrit pour informer
sans influencer.
La parole possède ce pouvoir d'exercer une force
sans engendrer de domination. Nombre de personnes témoignent
avoir entendu un jour une parole qui les a changé,
la parole d'un instituteur, d'un enseignant, d'un collègue,
d'un ami, d'un mourant, ou une phrase dans un livre
La parole est donc bien une action. C'est en tout cas une
potentialité d'action car l'exercice d'une force
sans domination est justement ce que nous ne savons pas
bien faire.
© Non-Violence Actualité