Entretien avec
Jacqueline BREUGNOT

 

 

 

 

Jacqueline Breugnot enseigne la didactique des langues et des cultures à l'université de Koblenz-Landau en Allemagne. Cette université est proche de la frontière française et l'un des axes privilégiés de recherche y est la spécificité des zones frontalières. Ces zones se caractérisent, entre autres, par des histoires familiales douloureuses, des silences imposés depuis des générations, un " politiquement correct " omniprésent, qui se traduisent quelquefois dans un désintérêt poli de l'autre, quelquefois par des débordements émotionnels incontrôlés…On observe que la proximité géographique et en partie culturelle n'est pas nécessairement un facteur favorable à la rencontre et à l'échange.
Jacqueline Breugnot utilise le théâtre-forum dans son travail pédagogique.


- Non-violence Actualité :Dans quelles conditions avez-vous été amenée à connaître et utiliser le théâtre-forum ?

- Jacqueline Breugnot : J'ai découvert Augusto Boal et le Théâtre de l'opprimé au début des années 80 dans un travail avec des " groupes-femmes ". Mais c'est quand j'ai eu la charge, il y a une dizaine d'années de la mise en place d'un cursus de Français de spécialité pour des étudiants ingénieurs, en Allemagne, que j'ai complété ma formation. Ces étudiants devaient être à même, au bout de 4 semestres, de s'adapter rapidement dans une entreprise francophone (suisse, québécoise, africaine…). Je me suis mise à la recherche d'outils et de concepts didactiques susceptibles de répondre aux exigences de cette formation qui étaient nouvelles pour moi. J'avais affaire à un public de non-linguistes et l'évaluation ne se ferait pas par l'institution mais par le monde de l'entreprise. Le premier recours au théâtre d'Augusto Boal n'avait donc pas pour finalité première la gestion du conflit mais l'optimisation des compétences linguistiques et communicatives dans un environnement potentiellement chargé en émotions et déstabilisant.
Si les premiers thèmes proposés tournaient autour de la difficulté à prendre la parole en langue étrangère devant un groupe mal connu et dans une position hiérarchique encore inexplorée (jeune ingénieur face à une équipe mixte), très vite les thèmes ont pris un contenu plus franchement conflictuel, quelquefois interculturel au sens international, quelquefois au sens inter corporatiste, entre génie civil et architecture, par exemple.


- Non-violence Actualité : Quel est l'apport de cette technique à la compréhension et à la gestion du conflit ?

- Jacqueline Breugnot : La pratique du théâtre-forum intervient de deux manières dans la compréhension et la gestion du conflit. D'abord pour les protagonistes, qui sont directement concernés, puis à moyens termes, pour le " public ", pour peu que la pratique soit suffisamment régulière. Le fait que la scène jouée ait été réelle, qu'il s'agisse d'une scène dont certains éléments sont vécus comme répétitifs par " la victime " et qu'elle ait été retenue pour concerner l'ensemble des personnes présentes, ces trois éléments font qu'il existe un investissement personnel de la part de chacun. Cela signifie qu'à partir d'une situation de conflit, tous les membres du groupe seront amenés à " expériencer " le changement.
Rejouer un conflit à distance (temporelle et spatiale), dans un environnement protégé va permettre d'être plus attentif aux émotions qu'il a suscitées. Elles sont ramenées, même si elles peuvent rester violentes, à une mesure plus acceptable et seront plus aisées à exprimer dans le jeu que par le seul discours.
Le conflit va peu à peu changer de statut. D'événement au déroulement inéluctable, il va devenir par les jeux successifs, un objet malléable, dont on pourra se déposséder et que chacun pourra " triturer " à loisir. Le sentiment d'emprisonnement dans un type comportemental va s'affaiblir en voyant les " spectateurs " proposer des alternatives et tendre à disparaître lorsque le protagoniste rejouera lui-même l'alternative qui lui convient. Le partage des différentes manières d'appréhender la réalité va conduire à l'élargissement du cadre de référence. Le jeu et le regard des autres sur ce jeu constituent pour chacun une exploration de soi.
Le principe du tiers exclu, tel que le présente Watzlawick, qui structure souvent notre vision du monde (vrai ou faux, bon ou méchant, victime ou bourreau) se trouve ici mis à mal puisque les participants vont explorer des variantes à leurs comportements habituels et intégrer le principe de l'option.
Le changement de rôle va permettre d'expérimenter, par exemple, que ce qui est bon pour moi ne l'est pas nécessairement pour l'autre et qu'un changement minime dans l'environnement peut entraîner une différence considérable dans la vision du monde. Il peut montrer comment quelque chose qui, pour l'un est de l'ordre du détail, pourra être cause d'un conflit perçu par l'autre comme majeur. En se gardant d'entrer dans un type de comportement manipulatoire, chacun peut expérimenter les conséquences d'une adaptation de sa propre perspective et de son propre comportement sur la relation avec l'autre. L'expérience de cette puissance est tout à fait déterminante pour la compétence à gérer un conflit.

...La suite dans NVA n°281

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