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A propos des violences urbaines

Pour une autre politique de la ville par Jean Marie Petitclerc
Police et proximité par Sébastian Roché
Banlieues par Bernard Defrance
Écouter la violence par Jean-Marie Muller
Passer de la violence au conflit - Entretien avec Charles Rojzman
Réinvestir l'espace public Assurer une présence dans la cité - Entretien avec Sébastian Roché et Hervé Ott
La société civile doit prendre sa place dans le champ de la sécurité - Entretien avec Joëlle Bordet
Violence des 10-13 ans De la peur au dialogue Entretien avec Jean-Marie Petitclerc
Violences urbaines Comprendre pour agir par Hervé Ott
Références bibliographiques

Pour une autre politique de la ville

Alors que le calme revient peu à peu dans les cités – et telle ne pouvait être que la première priorité d'action - , il est temps de commencer à réfléchir. Comment en est-on arrivé là, après plus de quinze années de politique de la ville menée en faveur des populations de ces quartiers ? Les jeunes les plus violents compte parmi ceux qui sont nés avec cette politique, et qui donc en ont bénéficié depuis leur tendre enfance !

I – Un déclenchement inattendu de violences prévisibles

L'embrasement des quartiers s'est effectué à partir d'évènements déclencheurs sur une situation qui, malgré les efforts déployés par tant de gouvernements de droite comme de gauche, n'a cessé de se dégrader. Il est vrai que la dernière quinzaine d'octobre est toujours une période de tension dans les cités. Bien des jeunes, qui rêvaient durant l'été de repartir d'un bon pied à l'école ou en apprentissage, se retrouvent sans affectation scolaire, sans employeur acceptant de signer un contrat avec eux. Et au premier novembre, les jeux sont faits. C'est la rage ! Et ces derniers jours d'octobre coïncidaient, cette année, avec la fin de la période de ramadan, et l'excitation bien compréhensible des temps de rupture du jeûne !

La maladresse d'une visite ministérielle

Vraiment, la période était mal choisie par le ministre de l'Intérieur pour venir inaugurer, en pleine nuit, un commissariat de police sur la dalle d'Argenteuil, commissariat qui d'ailleurs a été incendié quelques jours après ! Le comité d'accueil fut à la hauteur de ce qui fut vécu par les jeunes comme une provocation. Et les propos du ministre, traitant indistinctement tous ces jeunes de racaille, jetèrent de l'huile sur le feu. Certes étaient présents chez tous ces jeunes prêts à en découdre quelques caïds, qui tiennent l'économie parallèle et veulent s'approprier le territoire. Et il est indispensable de s'opposer fermement à leurs comportements.
Mais réagir fermement face à des comportements inacceptables peut se faire dans le respect des personnes. N'est-ce pas à nous, adultes, de ne jamais être pris en défaut en termes de respect, si nous voulons que les jeunes nous respectent. Comment une police qui ne respecterait pas la personne des jeunes, même en contrecarrant leurs projets, pourrait-elle prétendre au respect ? D'autant que, parmi ces jeunes, qualifiés de racaille sur les écrans du 20h00, beaucoup voulaient seulement exprimer leur mal-être.
Il y a trop d'échec scolaire, trop de chômage, trop de précarité. Comment alors se projeter dans l'avenir ? Comment construire sa vie de jeune ? Et les voilà qui utilisent maladroitement la violence comme un cri d'existence, seul moyen selon eux d'affirmation de soi. Certes, il ne s'agit pas de les excuser ... la violence est inacceptable ... mais de chercher à comprendre.

Le drame de Clichy

Et voici que quatre jours après – catastrophique coïncidence – surgit le drame de Clichy : la mort tragique de deux adolescents qui voulaient se dérober à un contrôle de police et croyaient sans doute être poursuivis. On sait aujourd'hui qu'un tel drame peut être facteur d'embrasement. Ce fut tant de fois le cas dans le passé. Mais on a appris aussi comment le gérer pour que cet embrasement ne soit pas inéluctable.
J'écrivais en février 2004 1  : «  Bon nombre de scénarios d'émeutes urbaines ont pour point de départ la mort accidentelle d'un jeune. Pour les copains du quartier, pour lesquels la vie familiale est un fiasco, les études sont un échec, l'avenir professionnel est bouché, cette confrontation à la mort d'un camarade constitue véritablement une confrontation au néant, et l'émotion est à son comble. Le mal-être trop intense fait que tout peut alors facilement dégénérer en violence. Le discours tenu à cette occasion par les institutions et les pouvoirs publics est le plus souvent inadapté, et ne peut que contribuer à l'accentuation du phénomène.
Là encore, une illustration éclairera mieux le propos qu'un long discours. Imaginez que vous ayez perdu votre meilleur ami dans un terrible accident de voiture une nuit de week-end. Imaginez que le lundi matin, vous parlez de ce drame à votre chef de service, et qu'il vous réponde : “ Vous savez, lorsqu'on a un gramme d'alcool dans le sang, on ne prend pas le volant, - il s'agit là d'une grave transgression du code de la route. Et puis, que faisait votre ami sur la route à 3 heures du matin ? Il serait resté tranquillement chez lui, rien de tout cela ne serait arrivé !” Je pense que vous seriez alors saisi par une bouffée d'agressivité ! Ce type de discours est générateur de violence. Seules sont apaisantes des paroles de compassion.
Il en va de même dans ces scénarios aigus de violences urbaines. Bien souvent, la seule parole que les jeunes entendent du monde adulte est une parole de justification. Prenons l'exemple d'un jeune de 17 ans franchissant un barrage de police avec une voiture volée. Les policiers tirent, et le jeune homme meurt. Le discours tenu par les institutions, se résume souvent à : “ Il n'avait qu'à pas voler la voiture. Il n'avait qu'à pas franchir le barrage ... et rien de tout cela ne serait arrivé !” Un tel discours est bien sûr fondé. Cet accident n'est évidemment pas lié au hasard, ni à la volonté qu'auraient eu les policiers de tuer ce jeune. Et il faudra, le moment venu, faire comprendre aux jeunes la portée des risques qu'ils prennent. Mais, dans l'instant, un tel type de discours est forcément générateur de colère, car il est insupportable tant que le travail de deuil n'a pas été effectué. Le seul discours audible par les jeunes en cet instant, ce sont des paroles de compassion : “ Ce n'est pas possible de mourir à 17 ans dans la flaque de son propre sang !”

J'ai beaucoup travaillé, durant les années 1990 / 2000, avec Pierre Cardo, député-maire de Chanteloup-les-vignes. À plusieurs reprises, des décès tragiques de jeunes ont failli conduire à des situations d'émeute. Si nous avons pu arrêter ce processus, c'est parce que nous avons refusé d'entrer dans un discours de légitimation de l'institution, mais que nous avons su nous rendre proches de la souffrance des jeunes. Le travail des agents de médiation sociale, qui a permis, dans ces moments de grande tension, de favoriser le dialogue avec les jeunes, a été remarquable.
La seule manière de prévenir ces grandes flambées de violence urbaine, c'est d'apprendre à accompagner le travail de deuil des amis du disparu, car seule la réalisation de ce travail peut permettre la décrispation. Si celui-ci n'est pas fait, la situation dégénère rapidement, avec la présence d'autres jeunes qui sauront prétexter de ce drame pour laisser libre cours à leurs envies de dévastation. »

Et voici qu'à Clichy, les autorités tombent une nouvelle fois dans le panneau ! Le discours tenu par le seul ministre qui s'est exprimé, Monsieur Sarkozy – comment expliquer le silence des autres ? Le ministre de l'Intérieur serait-il devenu celui de la banlieue ? – fut un discours de justification de l'institution : «  Ce n'est pas la faute de la police, c'est leur faute . » On sait qu'un tel discours est générateur de violence !

L'embrasement des cités

Une fois que le feu a pris dans une cité, il a tendance à se propager. Et il faudrait ici parler de la grande évolution, depuis les années 90, de la communication entre cités : portables, internet, blogs … Et voici que les jeunes découvrent qu'en mettant le feu en même temps dans plusieurs cités, ils mettent en difficulté les forces de l'ordre. Celles-ci ont la capacité de pouvoir quadriller simultanément deux ou trois cités par département, pour éviter toute échauffourée. Mais quand les émeutes se sont propagées dans plus de trois cités à la fois, alors elles ne peuvent plus prévenir, mais ne font que courir.
Le ministre de l'Intérieur avait dit « Si vous n'êtes pas sages, je vous enverrai les CRS . » Les jeunes des cités ont relevé le défi, et ont savouré l'impression de l'avoir gagné. Impression seulement, car comment se considérer gagnant avec une telle casse ! Quinze années d'efforts menés par tant d'habitants, d'élus, de fonctionnaires, de militants associatifs pour travailler à l'émergence d'une autre image de ces quartiers sont partis en fumée avec la large médiatisation de ces émeutes !
Une telle médiatisation a, on le sait, des effets de propagation, des jeunes souhaitant que leur cité, calme jusqu'à présent, puisse passer au 20h00. Il me semble qu'il faut plus chercher les raisons de cet embrasement dans cette logique de défi, plutôt que dans je ne sais quelle stratégie menée par je ne sais quelle bande organisée.
Le plus terrible, c'est de voir des adolescents, parfois très jeunes, poser des actes graves (incendies de voitures, de bus, d'établissements publics, caillassage de pompiers, de policiers) sans aucune conscience de la gravité de leurs actes ! Et lorsqu'ils sont interpellés, et qu'ils sont confrontés individuellement devant le juge à leur responsabilité, ils tombent de haut. La justice se veut alors exemplaire en se voulant ferme. Et le fossé se creuse davantage avec les jeunes de la cité : pourquoi eux seuls sont lourdement condamnés alors que tant d'autres commettaient les mêmes actes !

Le retour au calme

Saluons le sang-froid des forces de l'ordre qui, malgré tant de blessés en leurs rangs, n'ont quasiment jamais commis de graves dérapages, qui auraient pu avoir dans un tel contexte d'effervescence de funestes conséquences. Mais ce fut une erreur de penser (une de plus !) que le retour au calme pourrait s'effectuer par une seule stratégie d'ordre policier. C'est lorsque les habitants ont commencé à descendre de leurs balcons que le calme est revenu. Plutôt que désigner les parents comme démissionnaires, en traitant leurs enfants de racaille (c'est dur d'entendre cela quand on est parent !), n'aurait-il pas fallu les appeler plus tôt à leurs responsabilités, en leur disant combien la république comptait sur eux pour faire revenir le calme.

II – Quelles leçons tirer ?

Voici donc que peu à peu le calme revient. Et de nombreuses questions se posent ….

Une logique de ghetto

Pourquoi commettre de tels dégâts dans leur propre cité ? Brûler les voitures de pauvres gens ? Dégrader les équipements collectifs qui leur sont destinés (école, gymnase, maison de jeunes) ? Mais le seul lieu qu'ils connaissent, c'est leur cité : ils sont scolarisés dans leur cité, ils font leurs courses dans leur cité, ils font du sport dans leur cité … Là, ils se sentent chez eux, prêts à en découdre avec les forces de l'ordre, tant est grande leur connaissance du terrain, et en particulier des caves. Ailleurs bien sûr, ils se feraient coffrer tout de suite !
Pourquoi s'en prendre à l'école, non pas au collège, mais à l'école des petits ? J'entends tant de politiques s'effrayer de l'outrage commis à l'école de la république. Mais n'oublions pas que, pour ces jeunes, l'école c'est le symbole de l'échec. Combien en sortent illettrés, sans qualification, sans possibilité d'insertion dans la vie professionnelle ! Et pourtant, ils sont intelligents, ces jeunes. Alors ils ont compris que tout se jouait dès le début du parcours de scolarisation. Et l'école devient la première cible.
Mais à quoi servent tant de violences ? Quelles sont leurs revendications ? Malheureusement, il n'y en a aucune, tant ils sont dans l'incapacité de pouvoir mettre en mots les raisons de leur mal-être, et des propositions pour en sortir. Il leur reste seulement l'usage de la violence pour exprimer leur révolte et manifester leur désir d'être pris en compte, à ceux qui disposent de si peu d'autres moyens d'expression, tant le déficit culturel est important.
Les conséquences sont malheureusement ravageuses pour eux-mêmes. Voici, une nouvelle fois, ces quartiers montrés du doigt comme mauvais, ces jeunes stigmatisés comme « racaille ». Telle est la logique suicidaire du ghetto.

La faillite du système éducatif

La gravité de tels mouvements montre la faillite du système éducatif. Je parle ici de l'ensemble du système, constitué par la famille, l'école et la cité qui sont les trois lieux d'éducation.

  • Des parents en si grande difficulté qu'ils ont perdu confiance en leurs capacités à exercer leur fonction d'autorité. Il est urgent de développer des actions pour soutenir la parentalité.
  • Une école qui, de formidable outil de promotion sociale qu'elle était voici encore trente ans, est devenue un instrument de reproduction sociale. Il est urgent de réformer le système scolaire.
  • Une cité, où les habitants ne se sentent plus concernés par l'éducation de l'enfant qui n'est pas le leur. Il est urgent de restaurer la citoyenneté.

J'écrivais déjà en 2004, dans la conclusion de l'ouvrage cité plus haut  2 : « Il est nécessaire que tous les acteurs du champ éducatif acceptent de bouger dans les relations qu'ils entretiennent les uns avec les autres. Cessons de discourir sur le thème « c'est la faute à…. »
D'aucuns rendent la famille responsable de tous les maux. «  Avec ces parents démissionnaires, que voulez-vous faire avec les enfants ?  » Mais si les parents, plutôt qu'être stigmatisés, avaient besoin d'être conseillés …
D'autres mettent en cause l'école, la chargeant de toutes les responsabilités. «  Aujourd'hui, les enfants n'apprennent plus rien à l'école dans le registre de la morale et de la citoyenneté . » Mais s'il s'agissait de ne pas demander à l'école de tout faire  …
D'autres enfin accusent la société, et s'en prennent pêle-mêle à la corruption des politiques, au libéralisme économique, au déclin des églises, à la perversité des médias … Mais si la société, c'était nous tous  …

Cessons de nous renvoyer constamment la balle. L'avenir de notre jeunesse est en péril. Il nous faut tous retrousser les manches dans notre mission éducative, en nous mettant d'accord sur des valeurs communes à transmettre, permettant de découvrir le plaisir du vivre-ensemble et le sens de la vie. (…) L'éducation, c'est l'affaire de nous tous : parents, enseignants, animateurs, éducateurs, mais aussi simples citoyens, qui devons réapprendre à oser rappeler aux enfants de ce temps les règles de la vie commune. Il y a urgence à déclarer la mobilisation générale de tous sur la tâche éducative. C'est seulement à ce prix que nous pourrons gagner ensemble le combat contre la violence.  »

L'erreur commise

Face à un tel désastre, il est temps d'analyser les erreurs qui ont pu être commises. Il me semble que la principale a consisté en la territorialisation de la politique de la ville. Nous avons dépensé, tout au long de ces quinze dernières années, des sommes importantes pour soutenir les écoles de quartier, les collèges de quartier, les institutions et les associations oeuvrant dans ces quartiers. Mais tout ceci n'a pas contribué à enrayer la spirale de la ghettoïsation.
Il nous faut reconnaître aujourd'hui que tous, que ce soit en matière de politique scolaire ou de politique de la ville, nous nous sommes collectivement trompés.

Prenons l'exemple des collèges. L'objectif des zones d'éducation prioritaire consistait à vouloir réduire l'écart entre les performances de ces collèges et ceux de centre ville. Depuis vingt années d‘une politique qui n'a cessé d'apporter des moyens à ces collèges, l'écart, loin de s'être réduit, s'est maintenu, voire aggravé.
Quelle est donc la grande différence entre un collège de centre ville et un collège de ZEP ? Dans le premier, il est plutôt valorisant d'être premier de classe, alors que, dans le second, c'est dangereux : celui qui réussit devient la cible de la violence de ses camarades. Je connais tant d'adolescents qui pourraient réussir, mais ne se l'autorisent pas par souci de maintenir leurs liens de camaraderie. C'est ce qu'Alain Bentolila qualifie dans son ouvrage « Tout sur l'école » (Editions Odile Jacob) de phénomène de tribalisation de l'échec scolaire. Il s'agit de revendiquer l'échec scolaire comme signe d'appartenance à la tribu. Vous pouvez alors mettre face à ces élèves les meilleurs enseignants, dotés de la meilleure pédagogie, ils ne peuvent mener leur tâche à bien, tant ils ne peuvent aider que celui qui a envie de réussir.
Maudite loi qui oblige dans ces quartiers l'enfant à être scolarisé avec celui qui le rackette, l'adolescent à être scolarisé avec les copains de la bande avec lesquels il ne cesse de rigoler ! La carte scolaire, qui était une excellente mesure lorsqu'il y avait de la mixité sociale sur le territoire, est devenue une terrible mesure dans les quartiers où une telle mixité n'existe plus.

Pour une autre politique de la ville

Et si, plutôt que concentrer les moyens sur les collèges en difficulté des quartiers en difficulté, on les avait répartis sur les établissements scolaires de l'agglomération pour que chacun puisse accueillir des élèves de ces quartiers.
Comme j'aime à le dire, lorsque, dans notre pays, on a scolarisé les enfants de paysans, on n'a pas construit une école en plein champ dans laquelle on aurait rassemblé tous les enfants de paysans. Non, on a financé un système de bus permettant aux enfants des campagnes d'être scolarisés avec les enfants des villes, et ensemble de bâtir un avenir commun. Il s'agit, à la réflexion, d'une véritable aberration que d'avoir voulu scolariser en bas des barres et des tours tous les enfants des barres et des tours !
Et s'il fallait supprimer les collèges dans les quartiers ! La difficulté principale de tous les jeunes acteurs des émeutes, c'est leur manque de mobilité ! Il s'agit d'un véritable handicap pour l'insertion sociale et professionnelle. Ces jeunes passent toute leur scolarité, de 2 à 16 ans, en bas de chez eux. Lorsque plus tard, ils trouvent un emploi qui nécessite un changement de correspondance, ils le laissent filer ! On sait combien la mobilité est aujourd'hui indispensable à l'insertion dans la société moderne. Il y a dans ces quartiers une véritable faillite de l'éducation à la mobilité, et le mode d'établissement de la carte scolaire en est un grand facteur.

Puisque va venir le temps de réfléchir à l'élaboration de la politique de la ville pour les années 2007 / 2010 (et je me prends à rêver que des groupes de travail comportant des maires de droite et de gauche planchent sur ce sujet, élaborant une politique commune, qui, ainsi, ne deviendrait pas un enjeu électoral !), il faut, je crois, sortir du cadre du « zonage ». Tous les dispositifs mis en cause ont été établis selon le principe de zonage, sous-jacent à celui de discrimination positive. Loin d'avoir enrayer la spirale de ghettoïsation, ils l'ont ici ou là renforcée.
L'important aujourd'hui consiste selon moi à établir comme priorité d'action toutes les conditions permettant aux jeunes et aux habitants de sortir de leur quartier, de nouer des rencontres avec les autres habitants de l'agglomération. C'est ainsi que l'on pourra casser le sentiment de rejet, que l'on pourra faire grandir la citoyenneté. Mais ceci implique un véritable changement de stratégie de la délégation interministérielle à la ville.

Des programmes prometteurs

Le ministre de la cohésion sociale doit amèrement regretter que le déclenchement des émeutes ait eu lieu avant que les programmes qu'il avait lancés aient pu concrètement être mis en œuvre sur le terrain. Le programme de l'agence nationale de rénovation urbaine, qui consiste à remodeler les quartiers, en détruisant des logements sociaux pour en reconstruire, dans la règle d'un pour un, ici et ailleurs, et à vouloir une plus grande mixité sociale. Mais un tel programme, qui concerne le bâti, ne peut être efficient que s'il est accompagné d'une véritable politique sociale favorisant la mixité.
Le programme de réussite éducative, inclus dans la loi de cohésion sociale, vise à opérer une synergie des acteurs intervenant auprès de l'enfant ou de l'adolescent en grande difficulté. Il ne s'agit pas d'un programme territorial, mais centré sur l'analyse des besoins de l'enfant. Il peut ainsi favoriser la mise à distance du quartier.
La mise en place de tels programmes me semble pouvoir préfigurer la politique de la ville de demain … Encore faut-il les développer …

Jean Marie Petitclerc
Novembre 2005

« Enfermer ou éduquer » - Dunod 2004 p. 90 / 92

« Enfermer ou éduquer » - Dunod 2004 p. 145 / 147

© Non-Violence Actualité
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Police et proximité

Sebastian Roché; Institut d'Etudes Politiques de Grenoble, est l'auteur de plusiuers ouvrages sur les violences urbaines et notamment de"Police de Proximité, nos politiques de sécurité", Ed. du Seuil 2005.

L¹accent a été mis, depuis 2002, sur la protection des citoyens et l¹arrestation des délinquants, mais on a tourné le dos à la seconde grande mission de la police, qui est de rassurer et construire un lien de confiance, surtout avec la population défavorisée des banlieues. Aujourd¹hui, la police doit trouver d¹autres légitimités que la force. C¹est une clé essentielle.
Cela suppose des réorganisations, telles que la mise en place d¹une "police de proximité", malheureusement avortée lors du mondant de Lionel Jospin. Par la suite, Nicolas Sarkozy et Dominique de Villepin n¹ont pas identifié cela comme une priorité. Ils ont privilégié le quantitatif (faire baisser le nombre de vols) au qualitatif (améliorer le dialogue police-population). C'est la culture du résultat contre la police de proximité.
Lorsqu¹on interroge les jeunes immigrés d¹origine maghrébine sur la perception qu¹ils ont de la police, leurs accusations portent non pas sur un éventuel racisme mais sur la violence des comportements policiers. Les jeunes, y compris ceux qui n¹ont pas commis de délits, ont une perception dégradée de la police. Or, si les gens en ont peur, elle n¹a plus de fonction de régulation. Au contraire, on va s¹en prendre à elle. On l¹a vu à Clichy-sous-Bois : avant même qu¹on sache ce qui s¹était passé, il était logique pour ces jeunes d¹attaquer la police, perçue comme un ennemi. La question des tensions police - population est très importante, et on doit aborder sans complexe la question de discrimination aussi bien face à l'emploi qu'à la police et la justice.
Une démocratie évoluée doit pouvoir le faire.

Sebastian Roché
Novembre 2005

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Banlieues

«  Depuis ce jour-là, je sais que j'ai en moi la capacité de tuer. De tuer vraiment. Si, à ce moment j'avais pu le faire, je l'aurais fait.  » Ce n'est pas un « sauvageon » encagoulé, « racaille » ou voyou incendiaire quelconque qui parle ce 7 novembre dernier dans mon cours de philo, c'est un des meilleurs élèves d'une de mes deux terminales ES, au lycée Maurice Utrillo, à Stains, Seine-Saint-Denis. Il vient de nous raconter, tout simplement, pas un mot plus haut que l'autre, comment l'été dernier, à l'occasion d'un prétendu contrôle de police, dans sa cité, il s'est retrouvé déshabillé de force sur la voie publique, humilié, en caleçon, un policier lui tâtant complaisamment les parties en ricanant : «  T'aimes ça, hein, petite pédale, qu'on te les tripote, hein, allez vas-y, là, chiale un coup devant tes potes, allez !  » David a effectivement pleuré. On soupçonnait des trafics dans le quartier… Aucune suite à cette vérification d'identité. Son médecin lui a prescrit des calmants. Il ne sait rien ou presque de ce qui se passe en ce novembre brûlant : «  Ben non je regarde pas la télé parce que sinon je sais que je pourrais pas dormir de la nuit… et je risquerais de m'y mettre moi aussi.  » Il tient à avoir son bac.

Bilal s'énerve : c'est la troisième fois dans la même journée que la prof exige, dans le brouhaha général du cours, qu'il change de place. Excédé, il sort de la classe en tapant sur une table violemment et en claquant la porte. Conseil de discipline : violences et menaces envers un professeur, exclusion définitive. Je le défends plus tard devant la commission rectorale : le recteur ramène la punition à un mois d'exclusion avec sursis. Bilal pourrait revenir au lycée : il a cependant de lui-même demandé à terminer son année scolaire dans un autre établissement ; mais le mois et demi de cours en moins se fait sentir, il n'obtiendra son bac que l'année suivante après redoublement.

Hoang voudrait bien enfin pouvoir s'installer avec sa copine : il regarde, désespéré, le prix de location des moindres studios aux vitrines des agences. Ce sera pour quand il sera enfin sorti de la galère des stages, intérims et autres CDD, en attendant il faut s'inscruster ches les parents : il a bientôt 26 ans, humilié devant son père.

17 septembre dernier, coup de téléphone, un de mes anciens élèves d'il y a cinq ans : «  Vous connaissez pas un bon avocat ? — Euh… si, mais pourquoi ? Qu'est-ce qui t'arrives ? — Ben on m'a dit qu'il fallait que je fasse un recours… — Un recours ! et contre quoi ?  » Il raconte : une société de bagagistes l'a embauché pour travailler sur la plateforme de Roissy. Il faut un agrément préfectoral. Refusé. Motif ? S'est rendu coupable en 1995 d'une « intrusion » dans un établissement scolaire : il avait quatorze ans, accompagnait un copain qui avait dans ce collège une démarche administrative à accomplir. Que s'est-il passé ? Embrouille quelconque sans doute, les policiers appelés les cueillent à la sortie, et — ceux-là connaissent leur métier — les relâchent moins d'une heure après. Mais ils sont fichés. Dix ans plus tard, Omar se voit refuser l'agrément pour travailler à Roissy… Il espère en un recours devant le tribunal administratif.

Je ne sais pas très bien que penser des feux qui illuminent nos banlieues depuis quelques temps. Certes, je sais tout de même que ce n'est pas en brûlant voitures, bus, écoles ou entrepôts, en tirant sur des policiers, ni même en virant un ministre, qu'on résoudra la question du logement, de l'échec scolaire, du chômage, des discriminations, du prix du terrain, de la fiscalité locale, des ghettos urbains, de l'exclusion, du délitement de la vie associative, du racisme, des violences policières, de la drogue, des milices en formation dans les quartiers, du communautarisme, de la corruption des élites, etc., etc.. Combien coûte l'heure d'hélicoptère ? Combien en subventions aux associations de quartiers cela pourrait représenter ?

Et mes élèves et moi, nous savons donc aussi, si les mots ont un sens, où sont les vraies « racailles » et qui sont les premiers incendiaires.

Bernard Defrance, professeur*
Novembre 2005

www.bernard-defrance.net
.
* a notamment écrit dans le n° 262 de NVA : Bientôt les chars dans les banlieues ?

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Écouter la violence

Jean-Marie Muller est le porte-parole national du Mouvement pour une Alternative Non-violente (MAN). Il est l'auteur du Dictionnaire de la non-violence (Le Relié Poche).

La violence qui vient d‘embraser les banlieues n'est pas un moyen d'action, mais un moyen d'expression. La violence apparaît comme le dernier moyen d'expression à ceux auxquels la société a refusé tous les autres moyens de s'exprimer. La violence est le dernier recours de ceux qui sont exclus de toute participation à la vie de la société. La violence exprime alors une quête de reconnaissance, une volonté de vivre : "Je suis violent, donc je suis." Cette violence apporte un peu de brillance dans la grisaille de l'existence. Elle vient rompre la monotonie du temps qui s'étire dans l'inoccupation et l'inanité des jours. En même temps, la violence est un masque qui cache des êtres en errance, en souffrance et en désespérance.

Il faut écouter et comprendre cette violence comme une pro-vocation, c'est-à-dire, selon la signification étymologique de ce mot, comme un appel. La violence s'enracine dans une angoisse et veut être un appel au secours. La violence voudrait être une parole ; elle est, du moins, un cri. Il s'agit donc d'entendre cette violence, alors qu'il est vain de la condamner avec un surcroît d'indignation. En définitive, cette violence est l'expression d'un désir de communication, un besoin de dialogue. Il appartient à la société d'entendre cet appel.

La délinquance cause la rupture du lien social, mais elle en est d'abord la conséquence. À partir du moment où un individu, surtout un jeune, ne trouve pas dans la société un enracinement qui structure sa personnalité et donne un sens à son existence, il se trouve dans une situation de rupture. S'il est en échec scolaire, il va se retrouver sans travail et sera privé d'une véritable citoyenneté. Le plus souvent, la discrimination ethnique vient renforcer l'exclusion. C'est un engrenage. L'incivilité est précisément la conséquence d'une privation de citoyenneté.

La violence permet d'autant mieux de se faire reconnaître qu'elle est interdite par la société. Elle symbolise la transgression d'un ordre social qui ne mérite pas d'être respecté. Ce que les acteurs de la violence recherchent, c'est précisément cette transgression. Ils estiment qu'ils n'ont aucune raison de respecter les lois d'une société qui ne respecte pas leurs droits. À ceux que la loi exclut de toute reconnaissance, la violation de la loi apparaît comme le meilleur moyen de se faire reconnaître. En outre, la violence de transgression, en détruisant les symboles d'une société inéquitable, en jetant à terre les attributs d'un ordre injuste, procure un malin plaisir, une réelle jouissance. De ce fait, la violence exerce une fascination sur ceux qui ressentent la frustration et l'humiliation d'être des exclus. La violence est pour eux une tentative désespérée de se réapproprier le pouvoir sur leur propre vie dont ils ont été dépossédés. N'est-ce pas là une manière dégénérée, dévoyée, gauchie d'accès à une forme de transcendance ? Toute tentative de "moralisation" est vouée à l'échec. Pire encore, toute stigmatisation ne peut qu'aggraver la situation et rendre impossible l'apaisement. Davantage qu'une erreur, elle constitue une faute politique. La répression policière est une fuite en avant qui élargit la fracture sociale et éloigne le retour à la paix. La « tolérance-zéro » doit d'abord concerner les incivilités policières dont les jeunes des banlieues sont trop souvent victimes. Force est de reconnaître que, malgré la rhétorique officielle, notre démocratie a mal à sa police. Il faut certes « rétablir l'ordre », mais cela doit signifier qu'il faut d'abord « rétablir la justice » dans ces quartiers déshérités.

S'efforcer de comprendre la violence ne signifie pas "laisser dire et laisser faire". Au contraire, comprendre la violence c'est aussi l'interdire. Mais ce n'est que si la société est elle-même capable de donner un signal fort de non-violence qu'il lui sera possible de signifier l'interdit de la violence Cette violence manifeste que ceux qui s'y abandonnent ne rencontrent pas de limites ; dans le même temps, ils demandent qu'on leur impose des limites. Celles-ci leur serviront de repères qui leur procureront la sécurité dont ils ont un besoin vital et leur permettront de structurer leur personnalité. Il faut donc répondre à la violence en tentant de rétablir la communication. Le pire est de ré­pondre à cette violence par la violence. C'est un formidable aveu d'impuissance de la part de la société. Il faut donc répondre à cette vio­lence en mettant en œuvre une stratégie non-violente qui vise à créer des espaces intermédiaires où des médiateurs pourront rétablir la communication entre les exclus et la société. Il sera alors possible de faire prévaloir le respect de la loi.

Si la violence est l'expression d'une parole qui n'a pu être dite, lorsque le délinquant pourra dire sa violence, il sera déjà en mesure de la maîtriser et de la convertir. La parole libère de la violence. La médiation doit viser à permettre aux exclus et aux délinquants de se réapproprier leur vie par la parole. La parole a une vertu efficiente. Mettre en paroles - "paroliser" - ses souf­frances, ses peurs, ses frustrations, ses désirs, c'est prendre une distance qui permet d'apprivoiser la réalité par la ré-flexion.

Le véritable défi lancé par ces violences à la société est de déconstruire la culture de violence qui domine notre civilisation. Il appartient à tous les citoyens de s'investir dans la promotion d'une culture de la non-violence qui permette d'inventer des comportements et des méthodes qui permettent une résolution humaine des inévitables conflits humains qui constituent la trame de notre vie collective.


Jean-Marie Muller
Novembre 2005

Passer de la violence au conflit

Entretien avec Charles Rojzman

Psychothérapeute, Charles Rojzman a fait le constat que le mal-être exprimé par les individus venait souvent de la société et notamment des institutions. Il a progressivement développé une méthode intégrant les peurs, les doutes, les méfiances et les haines, capable de renforcer le lien social et de faire évoluer le fonctionnement des institutions.

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- Quel regard portez-vous sur les problèmes sociaux actuels ?

- Charles Rojzman : À côté des conflits sociaux classiques qui existent toujours, ces problèmes sociaux se caractérisent par une montée de la violence dans les quartiers populaires, dans les banlieues des grandes villes principalement mais pas seulement. Bien sûr, la violence n'est pas un phénomène nouveau - il y a toujours eu de la violence et des conflits - mais aujourd'hui, nous assistons à l'émergence de quelque chose d'autre, qui n'appartient pas au registre traditionnel des luttes sociales, de quelque chose de plus grave qui est le refus de vivre ensemble, de « faire société ». Cette montée de la violence est progressive, insidieuse et semble cantonnée aux quartiers populaires pour le moment. Mais elle est le reflet plus visible d'une violence qui tend à se généraliser.

Comment peut-on expliquer cette violence ?

- C. R. : Paradoxalement, il me semble que toute cette violence existe justement parce que le conflit n'est plus vraiment possible. Or, nous vivons dans des sociétés qui doivent nécessairement inclure le conflit, d'abord parce que des populations très différentes doivent cohabiter, sans l'avoir forcément voulu ni s'y être préparé et ensuite parce que la relation d'autorité traditionnelle a été mise à mal par l'évolution même de la société. Tous ces bouleversements entraînent inévitablement des conflits, mais on n'a pas appris à gérer ces formes nouvelles de relations conflictuelles.
Ces nouveaux conflits provoqués par l'écroulement des structures traditionnelles touchent aussi bien les couples, les familles que les institutions. Dans les familles d'ailleurs, cela se passe plutôt mieux que dans les institutions, contrairement à ce qu'on dit souvent. Des relations nouvelles y sont parfois en gestation, alors que dans les institutions, on en est encore resté à des relations de pouvoir très archaïques et dépassées. L'exemple de la police, que je connais bien pour travailler souvent avec des policiers, est à cet égard significatif. Les policiers d'aujourd'hui ont besoin de savoir travailler dans un environnement conflictuel. Dans beaucoup d'endroits, et en particulier dans les banlieues, leur autorité n'est plus considérée comme légitime et ils ont besoin de savoir dialoguer avec une population qui ne les respecte plus automatiquement. Mais comment pourraient-ils exercer cette capacité de dialogue conflictuel si ce dialogue n'est pas possible dans leur propre institution avec leur hiérarchie ? Comment le pourraient-ils s'ils n'y ont pas été formés et préparés ? Cet exemple et beaucoup d'autres, partout, montre que notre démocratie fonctionne mal. Pour la guérir, il faudrait plus de démocratie véritable. Et c'est à cette tâche que je me suis attelé, en même temps que d'autres d'ailleurs.

- Vous parlez de « guérir », vous préconisez une « thérapie sociale ». Pensez-vous que la société soit malade ?

- C. R. : Ce mot de « thérapie » est violemment rejeté dans de nombreux milieux, en même temps qu'il soulève de l'intérêt. Reconnaître que nous sommes en partie malades est considéré comme dévalorisant. Pourtant, il est évident que nous vivons dans un environnement social qui nous rend malades et un peu « tordus ». La violence a toujours existé, elle fait même partie de nous-mêmes – depuis toujours, mais il faut s'interroger sur les conditions qui favorisent son développement et sur celles qui peuvent aider au moins à la réguler.
Nous avons une idée très négative de la maladie et nous avons été habitués à penser qu'elle est provoquée exclusivement dans le domaine biologique par l'agression d'un organisme sain par des virus ou des microbes et dans le domaine social par celle d'êtres malfaisants. Cette vision est en partie erronée. À mon sens, la maladie est toujours plus ou moins présente en nous et il faut simplement éviter qu'elle ne rompe un état d'équilibre et mène à une destruction de l'organisme. La maladie est aussi un signal : elle nous dit que quelque chose ne fonctionne pas. On ne doit pas rêver d'une société parfaitement saine. Cela, c'est ce qu'on appelle du totalitarisme. On ne pourra jamais extirper totalement la violence, l'injustice, mais on peut espérer atteindre un certain équilibre, en ayant une vision plus positive de la maladie sociale. La violence, je l'ai dit, est un signal et représente en somme une tentative d'adaptation de l'organisme social. À nous de le comprendre et d'accompagner ce mouvement. C'est cela, une thérapie sociale : il s'agit toujours de partir du symptôme de la violence pour arriver à plus de conscience et ainsi à une transformation de la violence.

- Quelle est, selon vous, l'origine de la violence sociale ?

- C. R. : On explique souvent cette violence à partir du modèle de la relation dominant - dominé. Cela me paraît insuffisant et souvent faux. Les jeunes violents dans les cités ne sont pas seulement violents parce qu'ils sont victimes d'une oppression sociale.
Il s'agit toujours de partir du symptôme de la violence pour arriver à plus de conscience et ainsi à une transformation de la violence.
Il est intéressant et plus constructif de considérer leur violence, d'une part comme l'expression d'un besoin de sortir de l'impuissance et d'autre part, comme une traduction d'un sentiment de persécution. Pour ces jeunes, mais aussi pour d'autres groupes dans la société, la violence est un moyen de sortir de l'impuissance. Grâce à la violence, ils peuvent agir sur leur environnement et obtenir la satisfaction de certains besoins primaires de reconnaissance et de pouvoir. Mais la violence, dans certaines de ses manifestations, ressort aussi d'une sorte de paranoïa dans laquelle on voit l'autre comme un persécuteur lui-même violent et dangereux.
Beaucoup de gens, aujourd'hui et, bien entendu, particulièrement dans les banlieues, se considèrent comme des victimes ; la violence leur permet de lutter contre ceux qu'ils considèrent comme des ennemis. Ce qui aggrave ces sortes de paranoïas, c'est que tous ces gens qui se considèrent – à tort ou à raison – comme des victimes n'ont plus de contact avec ceux qui vivent en dehors de leur monde. Les jeunes, captifs de leur cité, restent entre eux et s'alimentent d'un discours répétitif et haineux que personne ne vient contredire, puisque les adultes n'osent plus aller vers eux et entrer avec eux en conflit réel. Ces sentiments existent aussi chez les professionnels qui manquent de formation pour assurer leurs nouvelles missions ; enseignants, travailleurs, policiers ne sont pas préparés à travailler dans les conditions qui sont les leurs aujourd'hui et qui ne ressemblent en rien à celles des années 50. Leurs formations datent de ces années-là et ne sont plus adaptées. Le résultat c'est que chaque groupe se forge une image très stéréotypée des autres groupes, je dirais même très « diabolisée » et vit dans la plainte et parfois la violence son statut de victime.

- Comment sortir de ces situations de violence ?

- C. R. : Il faut d'abord prendre conscience que nous ne sommes jamais complètement des victimes et que nous avons une part de responsabilité. Le fait d'accepter cette responsabilité permet de sortir de la position de victime, et ainsi de retrouver du pouvoir sur sa vie et la possibilité de contribuer à un changement. Ainsi, le policier qui se contente de renvoyer la responsabilité de ses difficultés sur ses chefs, sur le manque de moyens, les familles, etc. restera totalement impuissant et finira par réagir à ce sentiment d'impuissance par une forme ou une autre de violence, tournée contre soi ou contre les autres.
Le fait d'assumer une part de responsabilité - dans sa motivation ou dans sa communication - lui permet, au contraire, d'agir un peu, surtout s'il parvient à créer des relations de coopération, dans son groupe et hors du groupe.
Malheureusement, les gens de terrain ne sont pas vraiment aidés par les discours que l'on tient autour d'eux. Sur la violence, deux discours dominent qui tous deux mettent les acteurs de terrain dans l'impuissance. Le premier attribue les causes de la violence à la situation économique et sociale des jeunes dans les quartiers de banlieue. Ce discours est parallèle à un grand nombre de propos sur la mondialisation, qui expliquent toutes nos difficultés par l'action malveillante et intentionnée d'un petit nombre de personnages puissants et machiavéliques.
Le second discours situé à l'autre extrême de l'échiquier politique stigmatise les jeunes violents ou délinquants, ne les voyant que comme des barbares maléfiques et préconisant leur éradication pure et simple par le biais de l'expulsion ou de l'enfermement. Or l'une et l'autre de ces visions ont pour effet de nous démobiliser : « si les causes du mal-être actuel sont totalement extérieures à moi-même, qu'y puis-je ? »

- C'est donc un travail d'éducation à la responsabilité…

- C. R. : La première étape du travail en thérapie sociale, c'est effectivement une prise de conscience de notre part de responsabilité, de notre part de folie aussi, de ce que j'appelle notre « ombre »… Nous pouvons agir sur notre vie et sur notre environnement. Le policier de terrain, par exemple, peut avoir une attitude qui provoque ou renforce la haine et la violence ; il peut au contraire adopter une attitude d'écoute et de bienveillance qui n'exclut pas la fermeté. Il peut faire son travail de policier au service d'une population qui a besoin de sécurité et de protection, sans hostilité et sans préjugés.
Cette prise de conscience étant effective, les gens deviennent alors capables de travailler avec les autres et cessent de les voir comme des monstres. Or quelqu'un qui se sent perçu comme un monstre devient conforme à l'image que l'on se fait de lui : il devient un monstre…
Si des jeunes considèrent les policiers de leur quartier comme malfaisants, hostiles et racistes, ils vont avoir une attitude telle que les policiers vont devenir conformes à leur représentation initiale… et inversement. Il s'agit donc de sortir de ce cercle vicieux qui empêche la coopération.
Mais la coopération n'exclut pas le rapport de forces. Pour moi la coopération ne fait pas disparaître les conflits ni les rapports de force. En revanche, elle exclut la violence. Dans la violence, l'autre est considéré comme l'unique responsable des problèmes. Dans la coopération, on se considère soi-même comme faisant partie du système : ce que je fais a une action sur les autres et sur leur vie, ce que font les autres a une action sur moi et sur ma vie. La coopération est donc une manière d'évoluer ensemble.

- Pouvez-vous préciser ces termes et où situez-vous la médiation ?

- C. R. : À mon avis, la médiation est trop souvent utilisée par les institutions comme un moyen de pacifier, de temporiser… afin de se protéger mais surtout de ne pas toucher au système. L'ANPE, par exemple, dans certaines agences utilise des emplois jeunes pour jouer le rôle de médiateurs. Ils sont chargés d'accueillir les habitants d'un quartier sans trop de heurts. Mais en calmant le jeu, ils évitent aux agents de l'ANPE de changer leur façon de travailler. On a même « ethnicisé» ces pratiques en employant des médiateurs de même origine que les habitants, avec l'idée qu'ils seraient mieux en mesure de faire passer le message ou de barrer la route à la violence.
Selon moi, la médiation doit davantage servir à rapprocher des groupes ou des personnes, afin de faire émerger une intelligence collective qui aboutira à un réel changement des institutions. Par exemple, la mise en place de médiation dans un quartier entre jeunes et policiers ne doit pas avoir pour seul objectif une « bonne entente » et une écoute réciproque.
Si cela arrive, c'est tant mieux, mais cela ne durera probablement pas. L'objectif - au-delà de cette première étape de rapprochement qui inclut du conflit - est de faire jaillir l'intelligence et les idées susceptibles de faire changer les institutions, afin de les rendre plus humaines et moins pathogènes.
L'expression du conflit est indispensable pour mettre sur la table les vrais problèmes et provoquer des changements.
La médiation est donc pour moi un moyen mais non une fin. Toute solution qui apaise le conflit ne peut être que provisoire. L'expression du conflit est indispensable pour mettre sur la table les vrais problèmes et provoquer des changements…

- C'est ce que vous appelez la « coopération sociale »…

- C. R. : Nous sommes dans la coopération à partir du moment où l'on cesse de diaboliser l'autre, et de le voir comme source unique de nos problèmes. A partir du moment aussi où l'on n'angélise pas son propre groupe. Martin Luther King et Gandhi qui sont pour moi des modèles savaient que le combat était nécessaire mais ils combattaient des adversaires et non des monstres. Cela fait toute la différence.

- Entre changements personnels et changements institutionnels, quelle articulation proposez-vous ?

- C. R. : Il est nécessaire d'instaurer des relations interpersonnelles dans des petits groupes pour pouvoir provoquer des changements au niveau des institutions. On ne peut se contenter de changements personnels car les institutions influencent de façon importante nos comportements personnels. D'un autre côté, beaucoup de tentatives révolutionnaires se sont fourvoyées car elles n'ont pas pris en compte les changements personnels indispensables. Elles ont, au moins au début, tenté de créer des institutions plus égalitaires, mais les individus, eux, étaient toujours animés par les mêmes folies et les mêmes passions. De même, les thérapies se contentent d'aider des individus à changer ; or ces individus vivent dans un monde social et évoluent à l'intérieur d'institutions dont l'influence est pathogène. Il faut donc changer l'un et l'autre et en même temps.

- Pouvez-vous nous décrire concrètement votre méthode d'intervention dans les institutions ?

- C. R. : Si l'on veut résoudre les problèmes, il faut les connaître et il faut donc en parler. Il faut accepter le conflit, accepter que l'on vous remette en cause, être capable de remettre l'autre en cause. Il faut être capable de coopérer dans le conflit. Habituellement chacun cherche à donner la meilleure image possible de lui-même, chacun cherche à montrer qu'il est quelqu'un de bien, et que si problème il y a, cela vient forcément des autres. Or pour travailler ensemble, il faut être capable de se montrer tel que l'on est, d'avouer qu'on est en échec, qu'on ne sait plus faire et de mettre les vrais problèmes sur la table…
Nous sommes formés au contraire à ne pas dévoiler nos faiblesses et à faire semblant, chacun se disant victime ( « c'est la faute de la police, de la justice, etc. »). Le premier travail porte donc sur la responsabilité, le second sur le conflit. C'est à partir de cet échange qu'émerge l'intelligence collective.

- Comment généraliser cette formation à la pratique du conflit ?

- C. R. : Le besoin de formation en ce domaine est gigantesque, équivalent à ce qu'a été l'instruction publique au XIXe siècle, lorsqu'il s'agissait d'apprendre à chacun à lire et écrire le français. Cet apprentissage suppose une connaissance de soi et des autres. Tout le monde doit se former et en premier lieu, ceux qui forment les autres, tels les enseignants, les travailleurs sociaux, les élus, les agents de toutes les institutions… car ce sont eux qui vont démultiplier.
Un enseignant susceptible de travailler en équipe, de coopérer, d'affronter le conflit sera en mesure de partager cela avec les enfants. On ne peut demander aux enfants d'avoir un esprit civique et de savoir vivre ensemble si l'équipe pédagogique n'est elle-même pas capable de le faire. Notre école – adaptée à une société industrielle actuellement révolue et fondée sur la « méritocratie » - n'est plus adaptée à la société d'aujourd'hui, sauf dans quelques beaux quartiers où l'on y prépare les futures élites de la nation ou de la mondialisation. Ceux qui sont maintenant éjectés du système scolaire n'ont plus comme autrefois une place dans la société. Ils vont donc exprimer par la violence leur frustration et leur besoin de reconnaissance, de dignité et de plaisir.
La police est également une institution qui a besoin de changer. Nous avons conservé l'image du Javert des Misérables : une police au service des riches et des puissants, impitoyable pour les pauvres et les déviants, une police qui était « le bras armé d'un État fort ». Aujourd'hui, ce sont surtout les pauvres qui vivent dans l'insécurité et qui ont besoin de la police pour se protéger. Aujourd'hui, c'est la police qui, avec d'autres institutions, peut empêcher la désintégration sociale en cours. Il est donc nécessaire de changer la formation des policiers pour qu'elle cesse d'être en décalage avec ces nouvelles réalités sociales.
Mais cette victimisation dont j'ai parlé tout à l'heure touche tout le monde : les policiers, les enseignants aussi bien que les jeunes des cités. Tous ces gens qui se sentent victimes réagissent par la peur et la haine. Cette situation est dangereuse : des « victimes » deviennent toujours des « persécuteurs ». Le désordre et l'insécurité peuvent mettre en danger le peu de démocratie qui nous reste en créant un appel d'air pour une violence des institutions. Ainsi, si les policiers ne sont pas aidés, formés et accompagnés, ils vont réagir par l'incompréhension et la violence : « assez rigolé avec les histoires de dialogue et de médiation ! Il nous faut des tanks pour nettoyer les banlieues… ».

Propos recueillis par Guy Boubault et Vincent Roussel
Extrait de Non-Violence Actualité n° 262, mai-juin 2002

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Réinvestir l'espace public
Assurer une présence dans la cité

Entretien avec Sébastian Roché et Hervé Ott

Sébastian Roché est chercheur au CERAT (centre de recherche sur le politique, l'administration, la ville et le territoire) et enseignant à l'Institut d'études politiques de Grenoble. Il est l'auteur notamment de : La délinquance des jeunes, Le Seuil 2001 ; La société d'hospitalité, Le Seuil 2000 ; La société incivile, Le Seuil 1996 ; Le sentiment d'insécurité, PUF 1993.

Hervé Ott est formateur à l'approche et la transformation constructive des conflits à l'Institut européen de formation Cultures-Conflits-Coopérations. Il est l'auteur de nombreux articles sur la non-violence et la gestion des conflits et notamment du chapitre « Prévenir les conflits dans les groupes » publié dans le livre de Non-Violence Actualité « Conflit, mettre hors-jeu la violence », Ed. Chronique Sociale, 3ème édition 2001. Il vient également de publier une brochure intitulée : « Le courage civil face aux incivilités ».

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- On entend beaucoup de chiffres et de statistiques sur les violences dans la société française. Que faut-il en penser ?

- Sébastian Roché : Les statistiques officielles sont les statistiques de la police et de la gendarmerie. Que mesurent-elles ? Pour la police et la gendarmerie c'est la plainte du particulier qui fait la statistique, ce n'est ni l'activité du service ni la résolution des affaires. De plus, tous les actes sont plus ou moins bien enregistrés : les cambriolages qui portent sur un préjudice de plus de 1000 euros sont déclarés dans 95 % des cas, donc extrêmement bien déclarés ; en moyenne, les cambriolages sont déclarés dans 85 % des cas et les tentatives de cambriolages à 60 %.
La statistique est toujours, par nature, en dessous de la réalité.
Tout ce qui est violence physique est mal enregistré : en matière d'agressions dans la rue, un peu moins de 50 % des victimes portent plainte, notamment du fait des pressions de l'agresseur sur la victime. Pour les violences domestiques, c'est la même chose, le contact humain dissuade la plainte. Dans le domaine des violences conjugales, on estime que seulement 10 % des femmes portent plainte. Donc, la statistique est toujours, par nature, en dessous de la réalité

- La violence est-elle en augmentation ?

- S. R. : En fait, tout dépend du recul que l'on prend dans le temps. Il n'y a pas de grosse modification du taux d'homicides depuis 15 ans. Par contre, depuis 1950, le taux de meurtre a progressé de plus 30 %. Il y a surtout une explosion quantitative des agressions dont la population se plaint parce que cela représente le gros des délits. Les vols ont beaucoup augmenté entre 1950 et 1985. Depuis 1985, ce sont les agressions contre les personnes qui augmentent. Dernier point à propos des statistiques, les ministres ou leurs cabinets indiquent qu'il n'y aurait pas plus de faits mais que, grâce à la police de proximité, les gens iraient plus facilement porter plainte… Ce que l'on constate, en réalité, c'est le contraire. Il y a une diminution de la propension des victimes à porter plainte. L'augmentation de la délinquance entraîne une perte de confiance dans la police et donc une baisse des plaintes. Pourquoi aller porter plainte si vous ne croyez plus qu'on va vous aider, si vous savez que votre assurance ne va pas rembourser votre autoradio volé, que les policiers ne pourront rien faire pour retrouver le voleur, ou si vous vous dites que l'agresseur risque de se venger et que, de toutes façons, il ne sera pas sanctionné par la justice ?

- D'après vos enquêtes, les ados délinquants ont-ils commencé par être des auteurs d'incivilités ?

- S. R. : J'ai interrogé les 13-19 ans, 2300 d'entre eux dans un échantillon représentatif (voir La délinquance des jeunes, Ed. du Seuil). On constate que l'entrée dans la petite déviance se fait à travers des actes de faible gravité et de faible agressivité : dégradation de massifs de fleurs, vol en supermarchés… Il y a progressivement une acquisition des compétences qui elle-même permet de réaliser des actes plus risqués ou plus compliqués, par exemple, le vol dans les voitures puis après le vol de voitures. Il est clair que tous les jeunes qui ont commis des dégradations entre 11 ans et 13 ans ne deviennent pas des agresseurs physiques à 16 ans. Mais on peut dire que la quasi-totalité de ceux qui agressent physiquement à 16 ans, ont commencé assez tôt à commettre des incivilités et des petits délits.
La supervision parentale, en proportionnant la contrainte à l'âge, est un travail de socialisation de l'enfant qui évite la délinquance

- Qu'est-ce qui peut freiner ce passage de la déviance vers la délinquance ?

- S. R. : Les études que j'ai réalisées sur les 13-19 ans montrent que c'est la réaction d'un adulte aux premiers petits délits qui peut faire changer de comportement. On sait que le facteur principal dont dépend le niveau moyen de violence dans un lieu c'est le taux d'urbanisation, loin devant le taux de pauvreté. Cela s'explique par le degré d'anonymat. Le fait que les gens ne soient pas capables de se protéger mutuellement, de veiller les uns sur les autres incite l'agresseur à agir. Le racket, par exemple, va être dirigé contre un individu plutôt fragile et isolé et avec des témoins autour dont on sait qu'ils ne vont pas bouger.
Au début, le jeune teste un peu le système. C'est là qu'il doit rencontrer une réaction claire, une réaction de rappel des interdictions. Il faudra beaucoup plus pour dissuader quelqu'un qui a eu un certain succès en matière de délinquance que quelqu'un qui est à la porte d'entrée. Est-ce que les parents demandent où vont les enfants, avec qui ils y vont et à quelle heure ils rentrent ? La supervision parentale, en proportionnant la contrainte à l'âge, est un travail de socialisation de l'enfant qui évite la délinquance.

- Hervé Ott : Étant moi-même parent - j'ai des enfants qui commencent à devenir adolescents -, je sais combien cette négociation est difficile. Cela demande de l'endurance et je comprends que beaucoup de parents lâchent prise. Il y a un important travail de formation à faire avec les parents, peut-être en lien avec les enfants, pour apprendre ce qu'est un contrat, comment se construit l'autorité, bref comment responsabiliser l'enfant. Confrontés à un enfant qui n'obéit pas, ils adoptent une attitude autoritaire qui finira par être contre-productive. Ils vivent alors un grand sentiment d'impuissance. C'est à partir de ce moment que l'enfant ne sera plus confronté. Le travail de responsabilisation des enfants passe par la responsabilisation des parents à assumer leurs propres limites, pour leur donner les moyens d'asseoir leur autorité sur la relation et non sur des normes extérieures.

- S. R. : Je suis tout à fait d'accord avec ça. J'ajouterai un élément sur le contrat ou sur la relation. Ce qui prime du point de vue des jeunes qui ont commis des délits, c'est le fait qu'ils ne s'entendent pas avec leurs parents. Le désaccord dans la famille est un facteur plus puissant encore que la structure de la famille. C'est surtout le mode de relations qui est déterminant : comment j'arrive à nouer, ou pas, les relations à l'intérieur de la famille.

- Si l'intervention d'adultes est susceptible de freiner la délinquance, comment assurer cette présence dans les quartiers ?

- H. O. : On pourrait imaginer que des associations de quartier développent des formes d'actions basées sur la présence de gens ni armés ni assermentés, mais attentifs aux habitants et aux personnes extérieures au quartier de façon à recréer un sentiment de présence sociale permanente et à lutter contre le sentiment d'irresponsabilité, un peu à l'image de ce que font les Brigades de Paix Internationales. Des bénévoles devraient être formés à cette tâche d'observation et d'interpellation non-jugeante, non-discriminante, en un mot « responsabilisante ». J'ai fait moi-même l'expérience encore tout récemment sur un parking de supermarché : en “responsabilisant” un jeune en train d'abandonner un pack de bières vides entre sa voiture et la mienne, j'ai obtenu qu'il aille le déposer dans la poubelle. On a pu engager une discussion qui faisait apparaître un très grand sentiment de rejet (pas de travail, pas de reconnaissance), lequel se manifestait par son acte d'incivilité. Je collecte d'autres exemples de ce type d'intervention pour montrer que ce n'est pas très difficile. Mais il faut se former.

- S. R. : La question du « garant des lieux » est pour moi essentielle. Qui veille sur les lieux et comment ? Quelles contributions les citoyens peuvent avoir dans ce fonctionnement ? On dit que la sécurité c'est l'affaire de tous, mais, en général, les professionnels pensent que si vous intervenez seul, c'est dangereux et si vous intervenez à plusieurs, c'est une milice ! Donc, ils ne laissent pas de place à une prise en charge de certains problèmes par les citoyens. Je crois, pour ma part, qu'il y a des marges d'actions. Il est possible de défendre, sur un territoire de proximité, un certain nombre de règles : des règles d'usage non discriminatoires. Demander à quelqu'un de ramasser un pack de bière, ce n'est pas du tout une forme de discrimination… C'est quelque chose qu'on peut demander à tous les usagers qui partagent cet espace.
Les règles sociales ne se défendent pas toutes seules. Il y a besoin de gens pour dire les règles. Je suis d'accord sur ce que vous dites sur le savoir-faire: il se pose la question de la manière de délivrer le message. Le même message délivré sur le mode « je n'accepte pas » n'est pas du tout le même message que s'il est dit au nom d'un collectif « on veille à la qualité de ces lieux-là ».

- H. O. : La formation peut apprendre comment interpeller l'autre. Il s'agit d'abord de créer une relation plutôt que d'imposer un comportement. Les jeunes ont souvent le sentiment d'être rejetés et de n'être interpellés que pour leurs conneries. Le langage doit manifester à la fois l'intérêt pour les personnes et la fermeté en matière de limites au comportement.

- A votre avis, quelles pourraient être les mesures à mettre en place pour récréer du lien social ?

- H. O. : Pour être intervenu assez souvent dans des quartiers réputés difficiles, je voudrais témoigner de ma consternation face à cette réalité : les jeunes qui « perturbent » sont souvent asssez peu nombreux et faciles à repérer. Mais le cloisonnement des services sociaux produit un gaspillage incroyable d'énergie et de suivi. Et puis, j'ai pu constater que les résultats attendus sont trop soumis aux contingences des échéances électorales…

- S. R. : Parmi les grandes directions d'action, il y a d'abord nécessité d'une meilleure coordination de la prévention. Sur les aspects de veille collective, ce que j'appelle les garants des lieux, il faut des formes de présence humaine pour rappeler les règles sociales. Il ne suffit pas d'attendre que la personne ait commis des actes violents pour la sanctionner durement. Il est préférable de pouvoir répondre à un niveau plus fréquent mais avec une moins grande sévérité puisque dans la plupart des cas, il s'agit d'une réprimande verbale ou d'une discussion sur les comportements. Ce principe de veille peut être développé dans les transports en commun, dans les établissements scolaires, etc.
Cela peut se faire à deux niveaux. Celui des citoyens eux-mêmes qui peuvent intervenir, mais cela suppose qu'ils soient formés et épaulés. Celui de la professionnalisation de ces fonctions : cela existe déjà comme, par exemple, les correspondants de nuit. Ce n'est ni du travail social classique ni de la police classique, mais une expérience qui renvoie à la continuité de la veille dans les espaces publics. Je ne dis pas qu'il n'y a pas beaucoup de difficultés et d'ambiguïtés dans ces métiers, mais cela me semble un développement intéressant.
Il y a aussi la question de la réponse pénale aux délits. Nous avons du mal à donner des sanctions à caractère éducatif aux moins de treize ans du fait de l'ordonnance de 1945 car il y a irresponsabilité pénale en dessous de 13 ans. Or, on sait que c'est important de répondre aux premiers petits délits. Nous avons pour les 11-13 ans une difficulté à mettre en place des peines «communautaires» comme les appellent les Anglais. Il s'agit simplement de dire : voilà, tu as fait une connerie, tu peux réparer. Par exemple, tu as tagué le mur, tu vas repeindre ce mur. Ce sont des actes qui n'humilient pas les personnes, qui ne les dégradent pas aux yeux des autres, qui ne sont pas des peines privatives de liberté et qui en même temps marquent une réaction et une désapprobation sociales.

Propos recueillis par Guy Boubault Le 26 mars 2002
Sébastian Roché, Institut d'études politiques de Grenoble, BP 48, 38040 Grenoble cedex 9.
Hervé Ott, Institut européen Conflits Cultures Coopérations, Le Cun, 12100 Millau.

(Extrait de Non-Violence Actualité n° 263, juillet-août 2002)

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La société civile doit prendre sa place dans le champ de la sécurité

Entretien avec Joëlle Bordet

Joëlle Bordet est psychosociologue. Elle travaille depuis 1989 au CSTB, centre scientifique et technique du bâtiment, au sein du département Économie et sciences sociales. Elle y mène des recherches sur la sécurité publique, la cohésion sociale des quartiers et la transformation des situations de violence. Joëlle Bordet connaît bien le milieu des jeunes et particulièrement ceux qui vivent dans les cités. Elle a d'abord été enseignante puis formatrice au CEMEA, Centre d'entraînement aux méthodes d'éducation active, avant d'entreprendre des études de psychosociologie. Joëlle Bordet est l'auteure d'une thèse publiée aux Édition PUF sous le titre « Les jeunes de la cité ».

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- Quel est votre sentiment sur la situation sociale actuelle, notamment dans les banlieues ?

- Joëlle Bordet : La réalité n'est pas celle qui est souvent décrite dans les discours politiques ou les médias. On met en avant la délinquance des mineurs alors qu'on a affaire à des systèmes beaucoup plus complexes, voire plus graves encore, où ce sont plutôt de jeunes majeurs qui ont le pouvoir sur les petits. Les mafias locales se sont professionnalisées et les peurs se sont construites sur un sentiment de dégradation et d'abandon.
On parle globalement « des quartiers d'habitations sociales » alors que les situations sont très diverses, du point de vue des modes de vie, des ressources, des histoires, des généalogies urbaines, des appartenances au quartier, des significations sociales et politiques… Cette façon de stigmatiser les quartiers d'habitat social n'a pas de sens. Il n'y a pas une seule urbanisation qui serait convenable et sereine pour tout le monde. En fait, on ne peut travailler qu'à partir des particularités. C'est dans l'identification des caractéristiques spécifiques du quartier que l'on peut en trouver les ressources.
Pour autant, je pense qu'il y a quand même des processus communs à tous les gens qui vivent des formes de rupture, de marginalisation, d'exclusion sociale par rapport à la possibilité d'exister comme les autres dans le droit commun. Que ces gens habitent d'ailleurs dans des grands ensembles, en centre-ville ou même en milieu rural. Car j'ai pu observer que la situation de certaines populations en milieu rural aujourd'hui est très grave : les phénomènes d'autodestruction voire de violence interne sont quelques fois aussi grands mais on n'en parle pas de la même façon.

- Quel est votre diagnostic sur la violence de la société ?

- J. B. : Du point de vue des processus de marginalisation, il se passe des choses inquiétantes. Des gens n'ont plus confiance dans la société, dans le sens de ses institutions, de ses valeurs. Ils ne pensent plus devenir un jour des citoyens comme les autres. C'est vrai également pour une partie de la jeunesse. Jusqu'ici, il était normalement admis que par le travail, avec des efforts, on pouvait s'en sortir. Or il y a des gens aujourd'hui qui ne croient plus à la possibilité de s'en sortir et de devenir un jour des citoyens comme les autres, au sens de la protection, au sens du droit social mais aussi au sens de l'utilité sociale. Ces gens sont en train de se construire dans des identités réactionnelles, du genre : « vous ne voulez pas de nous et bien, vous allez voir, on va exister autrement ». On peut exister, par exemple, en construisant sa place dans le trafic. Quand on fait ça, ce n'est pas seulement pour le trafic, c'est aussi parce que ça confère une place sociale, même si elle peut être très dure. On existe pour d'autres, on existe avec d'autres même si c'est dans des rapports de forces, dans des systèmes de violences, mais on existe ! Aujourd'hui c'est autour des économies de trafic, ça peut être demain dans des références à des identifications religieuses voire intégristes.

- Comment la société peut-elle réagir ?

- J. B. : L'exclusion n'est pas qu'un problème d'individualités, c'est aussi une question de projet politique et de démocratie. Va-t-on renoncer à penser que tout le monde est capable de trouver sa place de citoyen dans la société ? Même s'il s'agit d'une utopie, il s'agit d'une utopie créatrice à laquelle il faut s'accrocher sous peine de s'exposer à des situations très graves. Je crains que nous soyons déjà dans une rupture de projet politique. Au nom de la réalité de la gestion, on finit par admettre qu'une partie de la population ne trouve pas sa place pour que les autres puissent la trouver. Ceci conduit à une situation qui ne peut être que dangereuse pour tout le monde parce qu'il n'y a plus de démocratie commune dans ces conditions.

- Comment expliquez-vous les violences sociales ?

- J. B. : Ce sont des phénomènes complexes que l'on peut analyser sous de multiples points de vue : l'identité, le politique, l'économique, le droit… En fait, seule une approche pluridisciplinaire peut dire comment transformer ces phénomènes. Si l'on est persuadé, par exemple, que les violences sociales sont essentiellement liées aux problèmes économiques, on tombe alors dans un déterminisme où il n'y a plus grand chose à faire. Toute simplification limite les moyens d'action. Pour ma part, je travaille à une « coproduction de l'action », en animant des « ateliers sur la sécurité » qui réunissent des élus, des professionnels et des habitants, que ce soit à Gennevilliers, à Pierrefitte/Seine, à Dunkerque… À partir d'une situation donnée, ces trois catégories se rencontrent dans la coproduction d'une pensée collective. Il s'agit de créer de la compétence et du savoir collectifs pour pouvoir ne pas toujours être dans la dépendance des grands appareils de l'État. La police ne peut pas porter seule la transformation de la violence dans les quartiers. La police peut avoir un rôle d'orientation, de distinction entre ce qui est grave et ce qui l'est moins, entre ce qui doit être renvoyé en justice et ce qui peut être traité par ailleurs. Mais on ne peut pas demander à la police de gérer toute la transformation de la violence.

- Pouvez-vous expliciter la notion de « ré-assurance » ?

- J. B. : C'est donner la possibilité aux gens de parler, pour que le conflit soit porté au bon endroit. Il faut que les gens aillent porter plainte, que les problèmes ne restent pas dans une gestion interne voire dans une non-gestion. La ré-assurance, ce peut être, par exemple, le fait de pouvoir entendre les problèmes d'un commerçant et envisager avec lui ce qui peut être fait en terme de solution, de médiation… La police peut jouer un rôle important par sa présence et surtout dans le rôle d'orientation et de lien avec la justice. Un certain nombre de conflits graves ne peuvent pas être traités par la société civile. Ils demandent une réponse judiciaire. C'est le travail de la police de faire en sorte que la justice soit saisie. Par contre, la société civile et son réseau d'associations, a son rôle à jouer dans la médiation de conflits, l'écoute pour l'accès au droit, la possibilité que les gens puissent s'exprimer, faire que les équipements publics fonctionnent bien, qu'ils ne soient pas squattés par des groupes de jeunes… Ce sont des enjeux très importants au quotidien : garantir l'accueil sur une ville, pour tout le monde et dans tous les équipements publics. Pour assurer cette tâche, la société civile peut demander, à certains moments, le soutien de la justice et de la police. Mais, il ne faut pas vouloir que la police et la justice prennent la place de la société civile. Je travaille sur ces questions en ce moment.

- Quelle est la part de l'urbanisation dans votre réflexion sur la transformation des violences ?

- J. B. : La crise dans les quartiers n'est pas le produit de l'urbanisme des grands ensembles. C'est un facteur parmi d'autres comme la crise du travail, le chômage, la crise de la classe ouvrière dans son ensemble, la privatisation des rapports sociaux, la création des images virtuelles de la réalité, etc. Au CSTB, on a fait beaucoup d'études qui montrent que la qualité urbaine d'un lieu est un facteur essentiel qui influe sur le mode de vie de ses habitants. Je fais beaucoup d'évaluation de réhabilitations de quartiers, et j'ai vu le meilleur comme le pire. Le pire c'est quand on se limite à l'enveloppe du logement ; mais, j'ai aussi vu des quartiers se transformer de manière formidable avec de véritables réhabilitations, de véritables espaces publics qui ont été construits. Et nous avons appris à faire ça dans une coopération entre les sociologues, les architectes, les urbanistes et les habitants. Depuis vingt ans, nous ne sommes pas sans invention sur ces questions-là. Faire un projet de transformation urbaine, de démolition, de reconstruction… nécessite de prendre en compte le fait que les gens vivent là depuis vingt ou trente ans. On ne peut pas toucher au logement des gens sans conséquence. Nous appelons cette dimension la généalogie urbaine, l'histoire du quartier. De plus, la démolition risque de ne faire que déplacer sur un autre immeuble ce qui faisait la dégradation de l'immeuble - la délinquance, les dealers, etc. Souvent, on voit moins bien ce qui se passe après et donc on a encore moins de capacité d'intervention. Rêver d'un équilibre de peuplement c'est de la pensée fonctionnaliste, et la pensée fonctionnaliste est très violente. Elle porte atteinte aux identités, à l'appropriation de l'habitat. Il ne faut pas laisser les habitants en dehors des projets de transformations des quartiers.

- Quelle est votre méthode de transformation des problèmes ?

- J. B. : Il s'agit de se demander comment peut-on collectivement, avec les habitants, se représenter les enjeux à transformer, à la fois en terme de difficultés mais aussi en terme de ressources ? Quand les gens ont des représentations communes des problèmes auxquels ils sont confrontés, en général ils inventent mieux des capacités d'actions collectives. Tout le monde n'a pas forcément la même représentation, mais il y a un espace de débat où l'on peut se dire les choses. Ainsi à Gennevilliers, je travaille avec une quinzaine de personnes dans un quartier où il y avait de gros problèmes. Chacun se sentait isolé face à des groupes qui occupaient les équipements publics, sans parler de la question des dealers dans le quartier. Nous avons constitué un groupe de travail dans lequel nous analysons les problèmes, nous discutons des réussites et des problèmes de l'évolution, des causes. Ce n'est pas magique, ça ne transforme pas tout, mais au moins ça permet de construire une représentation commune et, à partir de là, il y a un autre dialogue qui peut s'installer entre le maire et le substitut du procureur. On peut désormais travailler autrement sur l'analyse des situations quotidiennes.
En général, les personnes avec qui je travaille sont les responsables de l'intervention éducative : éducateurs, enseignants, animateurs, agents de développement… plutôt le champ de la prévention et de l'éducation, mais sous la direction du maire et du substitut du procureur. Dans un autre atelier, à Grande-Synthe, dans le Nord, ce sont des élus, des professionnels et des habitants. Ça dépend du processus de travail. Je pense que pour construire de la coopération, il faut construire une culture commune où on se représente ensemble les problèmes à transformer.

- Ne faut-il pas généraliser la création de structures où le citoyen aurait davantage sa place dans la gestion des problèmes ?

- J. B. : Les comités de quartiers peuvent jouer un rôle déterminant dans ce travail, mais je ne suis pas favorable à des comités nommés, comme la loi le propose.
Il peut y avoir aussi de gros risques de dérives à créer des comités sur la sécurité, autour du thème : « face à l'inefficacité des institutions, il faut s'organiser soi-même ». Je ne suis pas pour l'organisation de milices dans les quartiers. Ce serait soit sur le dos des immigrés, soit, au contraire, cela consisterait à « notabiliser » des communautés d'immigrés pour qu'elles fassent elles-mêmes leur propre sécurité. Je ne suis pas du tout pour ça.

- Finalement, vous plaidez pour une résolution démocratique des conflits dans la cité …

-J. B. : Il faut que les gens soient entendus sur ce qui leur cause problème, que l'on ne les renvoie pas systématiquement à la sphère privée alors qu'il y a une dimension publique. À partir du moment où on en parle collectivement, le sujet quitte le domaine privé, la solidarité devient possible, une solution peut être envisagée socialement.
Aujourd'hui, notamment dans le champ de l'éducation, il faudrait beaucoup plus de solidarité avec les familles qui rencontrent des problèmes plutôt que de vouloir « instrumentaliser » l'éducation pour amener de force des gamins à l'école alors qu'ils ne veulent plus y aller. Il faut développer la solidarité pour que les personnes sortent d'une gestion privée de leurs difficultés. Elles n'ont pas forcément envie d'être seules à régler leurs problèmes. Cela peut permettre de comprendre les raisons du communautarisme, par exemple. L'exclusion du droit commun entraîne un effet de repli sur soi. Les gens se débrouillent entre eux quand ils ne rencontrent pas d'ouverture à leur égard. La réponse au communautarisme est une société accueillante et solidaire. Les institutions s'en tiennent souvent à un contrôle strict et à un encadrement de ces populations qu'elles considèrent comme « à risque » pour la société. Plus nous allons considérer les autres comme porteurs de risques, en particulier les jeunes, moins nous allons être en solidarité avec eux pour favoriser leur accès à l'autonomie. Ce que les gens demandent avant tout c'est l'accès au droit commun.
Il est urgent de travailler sur ces co-productions collectives pour développer une démocratie participative qui puisse être en écho ou en contre-pouvoir ou en relation avec la démocratie représentative. Nous avons à développer de la démocratie participative pour renforcer le sentiment d'existence ensemble, pour qu'il y ait une solidarité nécessaire autour des questions d'affirmation du droit commun. Sinon, nous allons vers le risque de maintenir la paix sociale par des clientélismes locaux. C'est très dangereux pour la démocratie car nous créerons nous-mêmes la partition et l'éclatement de la société.

Entretien réalisé par Guy Boubault et Stéphanie Guéry Le 15 avril 2002
CSTB, Centre scientifique et technique du bâtiment, 4 Avenue du Recteur Poincaré, 75782 Paris cedex 16. Tél. 01 40 50 28 28.

(NVA n° 263, juillet-août 2002)

© Non-Violence Actualité

Violence des 10-13 ans
De la peur au dialogue

Entretien avec Jean-Marie PETITCLERC

Jean-Marie Petitclerc est éducateur spécialisé et titulaire d'une maîtrise en sciences de l'éducation. Responsable de l'équipe de prévention de Chanteloup-les-Vignes (Yvelines) entre 1978 et 1983, il a dirigé ensuite un foyer d'action éducative pendant neuf ans. Rappelé par le maire de Chanteloup au moment des émeutes de 1991, Jean-Marie Petitclerc s'occupe aujourd'hui encore des problèmes de banlieues, que ce soit dans l'Association pour la promotion des métiers de la ville qui emploie une centaine de jeunes médiateurs, ou l'Association «Valdocco» implantée dans un quartier sensible d'Argenteuil. De plus, il est chargé de mission auprès du président du Conseil général des Yvelines pour les questions de délinquance dans les banlieues.

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La violence des enfants n'est pas un phénomène nouveau. Ce qui est nouveau c'est que cette violence n'est plus aujourd'hui régulée par la société. Révélateurs de la crise des institutions traditionnellement intégratrices que sont la famille et l'école, les comportements délictueux ne sont pris en compte que lorsqu'ils relèvent de la justice.
Les "incivilités" - actes d'irrespect, de dégradation… - demandent pourtant d'autres réactions que l'indifférence, la peur ou les discours agressifs à l'égard des jeunes. Respecter l'enfant c'est l'écouter, l'accompagner dans son parcours vers l'autonomie mais aussi, s'il y a lieu, sanctionner ses écarts.
La restauration du dialogue adultes-jeunes et, plus généralement, la reconstruction du lien social, est devenue une urgence en ce début de «Décennie pour une culture de la non-violence et de la paix au profit des enfants du monde».

Le développement de la communication non-violente dans des structures d'aide et d'écoute, la mise en place de la médiation interculturelle et sociale dans les communes, l'éducation à la résolution non-violente des conflits dès l'école, l'apprentissage de l'action non-violente dans les luttes contre les inégalités et les exclusions sont autant d'éléments qui peuvent fonder un nouveau projet collectif.

Jean-Marie Petitclerc : La délinquance des enfants de 10-13 ans est en augmentation constante avec des délits à la fois de plus en plus nombreux et de plus en plus graves. Cette délinquance n'est guère observée en France car la majorité pénale est à treize ans et, en deçà, l'enfant n'est pas sanctionnable par la justice. Les forces de police ont de grosses difficultés pour intervenir auprès de ces enfants et l'absence de réponse du système judiciaire face à de tels délits fait que très souvent on refuse de voir le problème. On a l'impression que notre système judiciaire fonctionne sur ce principe non-dit : "La première fois ce n'est pas grave, ce qui est grave c'est de recommencer". On n'intervient pas face au premier délit mais seulement lorsque le mineur est enfermé dans une spirale de récidive. Je pense au contraire que c'est la première sanction qui est la plus efficiente d'un point de vue éducatif. Il faut retravailler la pertinence de la réponse à la primo-délinquance, ainsi que les modes opératoires, de manière à pouvoir réagir face à une telle délinquance.

- Est-ce qu'un travail en ce sens se fait actuellement ?

- J-M. P. : Je pense au dernier projet de loi déposé par Pierre Cardo, maire de Chanteloup-les-Vignes, qui propose des mesures pour répondre à cette délinquance, mais les textes ne sont toujours pas passés. Il y a une sorte de blocage de notre pays autour de l'ordonnance de 1945 qui régit encore actuellement la délinquance juvénile en France. A cette époque, on considérait que la délinquance commençait à treize ans, à l'âge de l'adolescence. Le texte énonce une somme de réponses qui va de l'admonestation à des sanctions plus graves, mais il n'y a rien pour les moins de treize ans.

- Quel type de sanctions préconisez-vous pour ces enfants ?

- J-M. P. : Une bonne politique de sanction est composée de deux éléments : le rappel de la loi et des mesures de réparation. Le rappel de la loi doit se faire immédiatement.
Pour des enfants de 10-12 ans il me semble que la meilleure sanction, la plus respectueuse de ce qu'il est, soit l'éloignement de son milieu de vie pendant une journée. Avec la distance il va pouvoir relire son comportement. Ensuite il faut élaborer des mesures de réparation. Pour qu'une sanction soit valide du point de vue éducatif, il faut qu'elle réponde à deux critères : un critère de cohérence et un critère de pertinence. Le critère de cohérence implique qu'elle soit proportionnée à l'acte. Le critère de pertinence exige qu'il y ait du lien entre le contenu de la sanction et les effets de la transgression : un gamin casse un carreau au centre ; il ne sait pas réparer ; c'est un agent du centre qui va réparer et qui, pendant ce temps, ne fera pas autre chose ; alors on demande au gamin de balayer la cour pendant une demi-heure par exemple. Pour qu'une sanction soit efficace d'un point de vue éducatif il faut qu'il y ait un minimum d'adhésion du gamin. On travaille sur cette question à l'association Valdocco et on s'est aperçu que lorsque la sanction est cohérente et pertinente, elle n'est pas remise en cause par le gamin.

- Quelle est la place de la justice ?

- J-M. P. : Le problème de la justice, c'est d'abord sa lenteur ainsi que l'inadaptation de ses réponses à la primo-délinquance. A partir du moment où l'on considère que la première fois ce n'est pas grave, il y a impunité totale. Actuellement dans bon nombre de parquets, 100% des plaintes déposées par des commerçants contre des mineurs commettant des vols sont classées sans suite. Face à cela, il faut retrouver une police de proximité sur les petits délits. Madame Guigou, alors Garde des Sceaux, me répondait lors d'un entretien : "Vous savez Monsieur Petitclerc, notre problème c'est celui des multi-récidivistes". Mais les enfants ne naissent pas multi-récidivistes, ils le deviennent à cause de l'ineptie de nos réponses face à la primo-délinquance. Actuellement, c'est la réponse zéro. On est dans un système où on ne répond à rien et après on prend la pire des sanctions : la prison. C'est d'abord l'absence quasi totale de sanctions et ensuite la pire ! Quand on sait ce qui se passe dans les prisons, où l'administration pénitentiaire n'est pas capable de faire la loi au sein même des quartiers réservés aux mineurs, on prend conscience du scandale. Ce qui est dramatique c'est que l'opinion publique pense, et parfois à juste titre vu l'absence de réponse, qu'on est un pays laxiste alors qu'on est un des pays les plus sévères en Europe, avec le plus de mineurs incarcérés.

- Que pourrait-on avancer comme éléments d'analyse des causes de cette délinquance des mineurs ?

- J-M. P. : Ce sont évidemment des causes multiples. Je m'arrêterais sur deux causes essentielles. La première c'est celle de la crise de l'autorité, et, si on affine les choses, je crois qu'il s'agit plus d'une crise de crédibilité des porteurs d'autorité plutôt qu'une crise de l'autorité elle-même. Pour que l'autorité fonctionne vis-à-vis d'un enfant, il faut que le porteur d'autorité soit bienveillant, juste et crédible. Etre bienveillant, c'est montrer que c'est par souci de l'enfant et de son avenir que l'adulte est porteur de la règle. Pour être crédible, il faut respecter soi-même la règle. Et la justice implique que les critères d'application des règles soient les mêmes pour tous.
On assiste aujourd'hui à une perte de crédibilité des adultes dans cette fonction de l'autorité qui va se traduire par une difficulté grandissante des enfants et des adolescents dans le domaine du rapport à la loi. On parle beaucoup de parents démissionnaires. Pour ma part, je lutte contre ce simplisme médiatique. Je rencontre des parents en difficultés notamment dans le domaine de l'autorité vis-à-vis de leurs enfants, qui sont dépassés par les problèmes, mais ce ne sont pas des parents démissionnaires. Ils seraient démissionnaires si, sachant ce qu'il faut faire, ils n'avaient pas le courage de le mettre en œuvre. Mais les parents ne savent pas ce qu'il faut faire. Le sociologue Adil Jazouli parle de "parents licenciés dans l'exercice de leur fonction parentale".
Pour illustrer mon propos, je prends cet exemple d'un père, chômeur, qui interdit à son enfant de 11 ans de sortir dans la cité à 21 heures parce que c'est dangereux et qui s'entend rétorquer par celui-ci : "Ecoute papa, moi j'ai travaillé toute la journée à l'école, j'ai quand même le droit de me détendre et ce n'est quand même pas toi qui ne fais rien de la journée qui va me l'interdire". Le père, paralysé par cette souffrance que souligne l'enfant, reste sans réaction, l'enfant s'en va… Et les institutions pointeront du doigt ce père comme démissionnaire. Ce n'est pas le cas.

- Le chômage vient casser l'image du père…

- J-M. P. : Les parents sont complètement disqualifiés, cisaillés par les situations de chômage. On s'aperçoit que ce problème d'autorité est caractéristique de la "seconde génération du chômage". J'appelle seconde génération du chômage la génération des enfants qui n'ont jamais connu leurs parents au travail. Ces enfants n'ont dans la tête aucun modèle d'adulte inséré. Avec la perte de crédibilité